Rencontre avec Marine Guizy pour le documentaire « Alors. Heureux.se.s ? »

© YAMI

Filmer le portrait d’une génération, la génération dite « Y » celle qui a aujourd’hui entre 18 et 30 ans et semble évoluer dans une faille faites d’incertitudes et espoirs brusques – c’est le projet qui a été soumis à Marine Guizy. Elle en tire un documentaire sensible et éclairant qui vient tout juste de sortir sur Arte. Rencontre.

« On est devenu une somme de minorités qui fait aujourd’hui société » parmi les paroles fortes de Marine Guizi au cours d’Alors. Heureux.se.s ? il y a celle-ci. Dans ce premier film elle donne la parole aux jeunes dans leur variété de parcours et de perspectives pour sortir des sentiers battus et leur offrir une nouvelle représentativité, plus clairvoyante plus subjective et subtile – loin des clichés véhiculés par une société en mal de repères. C’est toute l’ambition de ce projet au pouvoir esthétique et philosophique fort qui nous invite à prendre le temps et à poser une regard nouveau sur l’avenir.


Quel est ton parcours ? Comment en es-tu arrivée à ce film ?

Alors moi j’ai commencé avec une école de journalisme, puis au bout de deux ans je me suis sentie frustrée j’avais plutôt envie de faire des images, de faire beaucoup de photo. J’avais une option documentaire en troisième année que j’ai prise et ensuite j’ai continué le parcours à l’Université d’Aix-Marseille en Master de film documentaire, où là pour le coup c’était beaucoup plus du documentaire d’auteur, avec tout un travail d’écriture et de recherche autour de la question de « qu’est ce que ça veut dire de faire du documentaire ? » de « comment traiter la réalité ? ». Et donc j’ai fini mes études en 2016 – avec un film de fin d’études qui est allé un peu dans des festivals – et très vite j’ai fait un stage en tant qu’assistante real sur un film qui avait été diffusé sur Infrarouge. C’est un film qui parle de la question de la zone grise, que l’on connaissait assez mal à ce moment-là en France. Et ensuite j’ai continué essentiellement en tant que chef op sur d’autres documents, pour me former et apprendre, et attendre mon moment.

Et en fait le producteur d’Alors. Heureux.se.s ? je l’ai rencontré à la projection du premier court-métrage que j’avais réalisé à la fin de mon parcours en journalisme, il est venu et il est venu m’a dit qu’on travaillerait ensemble. On a cherché pas mal de projets on en a eu deux trois avant qui n’ont pas marché avant d’arriver à ce film, et de me permettre d’essayer de me lancer dans la réalisation.

Ce projet et ce sujet ont émergé tardivement ou c’est quelque chose que vous aviez depuis longtemps en tête ? La démarche parait très spontanée de prime abord, mais l’on suppose qu’il y a tout un travail d’écriture derrière cette légèreté.

À la base c’était des productions qui avaient mis au point des questionnaires ça s’est appelé « Génération quoi » puis « Génération what » avec France TV à l’époque, il y avait des documentaires réalisés par des sociologues. C’est quelque chose dont j’avais toujours entendu parler donc. On avait décidé de faire d’autres films autour de ce projet là, notamment dans les territoires d’outre-mer avec France Ô – mais c’est un projet qui a disparu avec la chaîne. Puis finalement le projet a continué avec Arte et Fabrice Puchault, et là ont émergé plusieurs films avec plusieurs thématiques. Moi au début on m’a dit en gros que je devais faire le portrait d’une génération en me donnant comme référence Le Joli Mai de Chris Marker et Pierre Lhomme : bon bah merci maintenant je vais travailler (rires).

J’ai commencé ce projet en juillet 2019, pour débuter le tournage en décembre 2019, tout ce temps-là a été un temps de recherche et d’écriture, pour me détacher de la référence et de la commande, et pour petit à petit trouver ce que je voulais dire de ma génération. Ca m’a pris plusieurs mois avec pas mal de repérages ; il fallait trouver un ton, trouver le cinéma que j’avais envie de faire. Je pense que je ne suis pas formatée documentaire d’auteur, et que je ne suis pas non plus formatée documentaire télé, il y avait un entre deux à trouver, pour répondre aux attentes d’une chaine et de ce que je voulais en faire. Car le portrait d’une génération c’est une thèse de 500 pages concrètement (rires).

On voit bon nombre d’entretiens d’ailleurs dans le film, mais est-ce que ce n’était pas trop frustrant à monter ? Tu en avais réalisé combien initialement ?

J’ai fait 60 entretiens, je les ai beaucoup multiplié pour trouver le film. C’est un film très écrit dans les thématiques abordés, mais il s’est aussi beaucoup trouvé au fil du tournage. J’arrivais pas en entretien avec des questions, j’aimais élaborer avec les personnages, pour être témoin de réflexions en direct. Quelque chose où on est posé face caméra avec un cadre. J’avais vraiment envie de retrouver ça.

Je vis avec une psychanalyste donc c’est quelque chose qui m’intéresse. J’ai pas un niveau incroyable mais c’est quelque chose que j’étudie, et autour duquel j’échange beaucoup. J’avais envie d’utiliser un peu le dispositif d’associations d’idées pour créer du lien et ainsi de pouvoir témoigner de son intimité sans basculer dans du voyeurisme ou du journal intime et toujours garder une forme distance.

Mais sinon j’avais une liberté de temps. Je pouvais faire entre 75 et 90 minutes et petit à petit je me suis rendue compte que ce sont des équilibres difficiles à trouver, car le pire ça reste de s’ennuyer (rires). Donc c’est aussi du fait que je sois jeune, que ce soit mon premier film, cet équilibre à trouver je l’ai finalement trouvé à 75 minutes. Mais je n’ai pas trop de frustrations à élaguer la parole. Je ne suis par sur-attachée à la matière, ou j’accepte le fait que de faire un film c’est de la frustration et qu’il y a donc un plaisir à cela. C’est faire de la dentelle, voir comment les gens peuvent se répondre, et ce sans tomber dans le catalogue.

C’est pour cela aussi que tu as fait des choix d’incursions esthétiques pour t’éloigner de la dimension relativement brute des entretiens ?

C’est très juste de trouver cet équilibre entre une parole in, face caméra, et une parole intérieure, une voix comme ça que l’on peut entendre. Pour moi c’était pouvoir poser ma voix sur ces moments-là et affirmer quelque chose. Je suis assez présente, le film avait aussi besoin d’une prise de parole et d’une prise de risque de ma part pour dire quelque chose du film. Moi j’aimerais bien réaliser de la fiction à terme, dans laquelle il y aura beaucoup de dispositifs de documentaire. Mais c’est vrai que j’aime bien revenir flirter avec la fiction, la mise en scène, apporter ce regard, comme une petite lucarne dans laquelle on peut se projeter, dans laquelle il y a un imaginaire collectif qui peut se créer. Il y vraiment cette notion de collectif que je voulais créer dans le film et ça laisse un petit peu plus de place. Moi j’ai plus de place et j’avais le désir d’en laisser plus au spectateur aussi.

On retrouve une vraie bienveillance vis à vis des différent.e.s participant.e.s, comment c’était de trouver et de rencontrer ces personnes ?

Au départ surtout je me suis interdite de chercher dans mon réseau à moi, pour éviter le film d’entre-soi ou le film d’une bande de copains. J’ai mis des annonces sur Wanted Community, Instagram, Facebook. Une fois aussi on m’a taxée une cigarette dans la rue puis j’ai proposé un entretien à la personne. Quand je suis allée en Lorraine – premier passage du film – j’étais allée rencontrer la soeur de mon ingénieur son et je l’ai revue elle m’a parlée d’une copine à elle, elle m’a donné son numéro et ça a fait effet boule de neige petit à petit, et c’est pour ça aussi que j’ai eu tant d’entretiens. Puis sur Instagram beaucoup, je demandais à des gens très différents de partager, notamment à mon assistant real qui est plus jeune que moi. C’était une bouteille à la mer, et beaucoup de gens l’ont récupérée, et j’ai été très surprise de ce nombre de personnes qui avaient envie de parler.

Je pense que ce n’est pas un passage facile pour notre génération, on sort à peine de l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte, et je pense que le fait que je sois aussi jeune permettait un attrait supplémentaire, parce que tout à coup il n’y avait pas l’idée d’une assignation, ou d’une autorité, d’un comportement à avoir. C’est un attrait qui faisait que c’était cool, les gens trouvaient ça sympa. C’tait un tournage fatiguant mais très agréable à faire.

Vous étiez combien à travailler sur ce tournage justement ? On retrouve aussi ce côté très bienveillant et familial de l’autre côté de la caméra.

On était deux pour les entretiens, moi derrière la caméra et un ingénieur son pour la prise de son, et on se baladait comme ça. Très vite il y a un effet de copinage qui s’installait – j’ai pris un ingénieur son jeune aussi – et ça nous arrivait assez régulièrement de continuer les discussions une fois le tournage fini, d’aller boire des verres notamment. C’était plus intime. Il y avait aussi pas mal d’entretiens dans des cafés ou en extérieur donc il y avait aussi des autres qui pouvaient voir et écouter. J’ai aussi tourné seule parfois, quand je les suis dans leur chambre etc ou lors de petites questions autour d’un brossage de dents le matin, où là pour le coup j’étais seule.

Étant donné que ce projet était une commande à la base est-ce que tu t’es quand même retrouvée toi-même dans ce projet ? Est-ce que ça t’a donnée des nouvelles clés de compréhension vis-à-vis de ta génération ?

J’ai vraiment eu un sentiment d’appartenance où je prenais consciences de notre, de ma génération. Je sentais que petit à petit je pouvais créer un peu ce collectif, un film ça peut créer ce sens. À la base je voulais qu’ils se rencontrent, faire venir touts les personnages du film, je me suis dite qu’ils auraient eu l’impression de les connaitre déjà. J’avais cette volonté collective, j’espère tout de même pouvoir les rassembler un jour. Après j’ai été surprise, je ne sais si ça en est une mais en tous cas j’étais agréablement surprise du niveau de conscience que l’on peut avoir. Que ce soit en Politique, toutes les personnes avec lesquelles je me suis entretenues, ils se remettent en question – c’est aussi ce que permet le dispositif. Tout d’un coup il y avait une dimension politique intéressante qui donnait envie de se bouger. Au moment de l’écriture du film c’était plus noir, plus déprimant, et petit à petit – du moins dans les retours que j’ai eu – ça a évolué vers quelque chose d’assez solaire. En étant heureux.se.s avec des gens qui ont une énergie qui donne envie de continuer. De toute façon c’est ça où on arrête tout donc à un moment donné…(rires).

Tu en es personnellement heureuse de ce film ?

Je suis très contente de la liberté qu’on m’a offerte parce qu’entre mon format 4/3 mes musique chelous (rires). J’ai toujours eu envie de faire du doc à la télé il y a quelque chose que je trouve populaire, accessible… Et même si notre génération n’a pas la TV on la regarde en replay, il y quelque chose comme ça d’une ouverture qui n’est pas permise partout, il y a moins d’entre-soi à la TV, mais il y a toujours cette appréhension du formatage. Après bon là, je suis assez bien tombée car c’est Arte et que ça se démarque du reste, c’est vrai que j’ai été vraiment contente de cette liberté dans laquelle on m’a poussée. Je m’étais auto-formatée, et au premier visionnage du film on m’a dit « mais on avait vu des images une fois en 4/3 », et elles m’ont poussée à m’affranchir de cette censure que je m’étais mise toute seule.

Donc j’en suis contente de ce film, du regard posé sur notre génération, je le trouve assez juste. Car j’en ai un peu ras le cul de la façon dont on parle de nous (rires). Vraiment des fois j’entends des choses même avec la politique du confinement on a été largement visés par le gouvernement, on a l’impression de vivre un faux confinement pour fermer les bars et les restaus actuellement. Il y a vraiment ce truc où je me dis non il faut arrêter de parler de nous ce cette façon, nous on est le futur donc oui j’en suis contente pour ça. Sans trop tomber dans le pathos ça donne une image assez proche. Bon après oui j’ai aussi fait ce choix de pas aller voir des jeunes des Jeunesses Identitaires ou de groupes similaires, car pour le coup je trouve qu’on en étends beaucoup parler. Donc il y a eu des choix de casting, j’ai peu écarté mais j’ai écarté ces branches là.

On a l’impression que tu as choisi l’ouverture d’esprit, la sensibilité et la bienveillance que l’on retrouve à l’écran, malgré les différences.

Oui car malgré les différences, et que surement la moitié des personnes ne pourraient pas se blairer en allant boire un verre, il y avait tout ça. On a beaucoup séparé, segmenté les gens dans notre société, et je trouve que notre génération elle cherche des alternatives collectives, avec les réseaux aussi, avec beaucoup de gens qui militent ensemble et donc j’avais envie de refléter ça dans le film et de montrer que la bataille culturelle elle est déjà gagnée et que c’est la bataille politique qui est à mener. À chaque fois que je rencontrais quelqu’un on me disait « moi je te dis ça mais c’est peut-être un entre-soi les gens autour de moi » mais au bout de la trentième personne qui te dit ça tu te dis « bon on est peut-être plus que ce que l’on pense » – on est juste moins visibles, je pense que c’est ça.


Le documentaire Alors. Heureux.ses ? de Marine Guizy est disponible sur Arte.tv du 18 novembre 2020 au 22 janvier 2021 – et sera diffusé sur la chaine le 25 novembre 2020 à 22h30.

Caroline Fauvel

LILLE

Du cinéma et de la musique - Master Métiers de la Culture

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