Rencontre avec Lisa Miquet : « Pour toutes les femmes, la pilosité est un sujet »

© Milena Delorme

À la rentrée, Lisa Miquet publiait une série de photos de femmes aux longs poils, brodés, fougueux et multicolores. Une façon pour la photographe de briser le tabou de la pilosité féminine à travers 12 créations aussi poétiques que justes qui replacent le poil à sa place : sur nos corps.

Journaliste, photographe, écrivaine ou vidéaste à ses heures, Lisa Miquet est une « touche-à-tout » qui se plait à « imaginer des univers qui n’existent pas », à partir des tabous et contradictions de notre société. Sa dernière série-photo s’intitule Ornements et a pour but de briser les tabous autour de la pilosité féminine. Rencontre (téléphonique).

La série Ornements que tu publiais sur ton compte Instagram à la rentrée traite du sujet de la pilosité féminine, une thématique particulièrement tabou encore aujourd’hui. Pourquoi ce projet ?

Lisa Miquet : Cette série s’inscrit dans un chapitre global de mon travail autour des tabous de la féminité. J’avais déjà sorti, pendant l’été, une première série de photos sur les règles et il m’a paru assez logique d’enchaîner sur la thématique de la pilosité.

C’est un sujet qui m’intéresse de longue date mais j’ai commencé à mettre en place ce projet précisément à la sortie du confinement, au mois de mai. Avec l’été qui arrivait, je me rappelle que le sujet était revenu sur la table. Partout autour de moi c’était, « je sors du confinement, faut que j’aille chez l’esthéticienne. » Ça m’a conforté dans l’envie de réaliser cette série.

Autour de toi et selon toi, comment les femmes vivent cette « exigence sociale » du contrôle permanent de leur pilosité ?

C’est difficile à dire, parce qu’il y a autant de rapport au corps qu’il y a de femmes, mais pour toutes les femmes la pilosité est un sujet. Les femmes ont toujours honte de leur rapport au corps, que ce soit pour des femmes qui ne sont pas épilées qui s’en excusent un peu, les femmes qui s’épilent mais culpabilisent parce qu’elles estiment qu’elles devraient pouvoir se moquer des injonctions de la société, etc.

Quoi qu’on fasse, je pense que les femmes ne sont pas à l’aise avec cette notion et n’ont pas l’impression de faire les choses comme il faut. Je pense que c’est un sujet très présent dans la société, alors que précisément, ce devrait être un non-sujet.

À travers la série Ornements, tu évoques précisément la thématique de la pilosité sans jamais montrer un poil. C’est un vrai pari !

L’idée de la série Ornements, c’était d’imaginer des corps irréels mais à ma manière. Lorsqu’on regarde dans les magazines, dans les publicités pour les rasoirs, les épilateurs, etc. il s’agit toujours de corps de femmes complètement irréels et surtout sans poil. Je me suis donc dit : “quitte à partir de corps qui n’existent pas, autant leur ajouter des poils multicolores de 2 mètres de long qui vont jusqu’au sol”.

Série Ornements – binta_t – Les femmes sont des Homo sapiens comme les autres. Comme tous les primates, elles appartiennent à la classe des mammifères. Et qui dit mammifère dit forcément poils © Lisa Miquet

L’objectif premier, c’est de photographier des femmes, peu importe leur rapport à la pilosité. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai présenté la chose au moment de réaliser mon casting pour trouver des modèles. J’ai lancé ça sur Internet, et puis on a réalisé la série de photo chez moi, dans mon appartement dans le 20e arrondissement. Une vraie série « do-it yourself ».

Dans la série, il y a un travail de photographie auquel s’ajoute le traité graphique de celle-ci : peux-tu nous en dire plus sur ces longs poils multicolores de deux mètres de long ?

En effet, le traité graphique est vraiment particulier dans cette série, parce qu’il s’agit d’un mélange de papier et de broderie. Les photos ont été re-scannées derrière ce qui aplati forcément la création mais à l’origine, je voulais que le poil soit en 3D. On passe notre vie à les cacher et bien là, avec ce mélange de texture, je voulais faire en sorte que les poils sortent de l’image, qu’ils vivent leur vie un peu comme des plantes.

D’ailleurs, ça a été un vrai défi de broder sur du papier parce que, pour la petite histoire, je me suis gravement blessée la main en décembre dernier et près de six mois plus tard, je n’avais toujours pas récupéré toute ma mobilité. Il m’était conseillé à l’époque, de privilégier les petits gestes fins et délicats pour rééduquer ma main, donc entre jouer aux mikados ou faire de la broderie je me suis dit « autant que ça serve mon travail ». C’était une vraie galère de broder sur du papier photo, j’ai dû le faire avec des gants, etc. (rires) mais j’en garde un bon souvenir.

Si la série Ornements a été plutôt bien reçue notamment sur ton compte Instagram et ton site où elle est visible, celle sur les règles a un peu plus choquée…

La série sur les règles partait d’un constat simple : lorsque l’on regarde la télévision par exemple, dans toutes nos publicités sur les serviettes ou les tampons, c’est toujours un liquide bleu que l’on représente à la place du sang et qui s’apparente plutôt à du canard WC. J’ai pensé que c’était pour ne pas choquer un public fragile ou jeune, mais pourtant le sang est présent partout dans nos séries, nos films et même dans des publicités pour des problèmes de dents ou autre, le sang est bien rouge et non bleu.

Et puis c’est pareil, quand j’étais petite je pensais qu’avoir ses règles était formidable. Dans ces publicités toujours, on voyait des femmes qui faisaient la roue, qui allaient à la piscine, qui courraient. Je pensais que c’était quelque chose de génial ! On ne nous a jamais montré une femme en boule avec une bouillotte sur son canapé. Il y a un vrai décalage sur ces thématiques entre la représentation dans la pop-culture et la réalité.

Donc j’ai voulu imaginer ce que seraient nos vies si on saignait ce fameux « sang bleu ». Sur mes photos, on y voit du bleu sur la culotte, mais aussi sur les doigts, des femmes qui pleurent du bleu, ou saignent des gencives (du liquide bleu). Et finalement cette série a fait polémique, parce qu’elle suggère par exemple qu’une femme s’est insérée les doigts dans son vagin, ça a été qualifié de « pornographique », de « dégoûtant ». Parce qu’on ne veut pas montrer la réalité, et qu’on est encore très prude sur ces sujets-là. Finalement, le fait de ne montrer aucun poil dans ma série Ornements permet d’en parler. Les gens sont moins choqués.

Toutes les créations de Lisa Miquet sont à retrouver sur son site internet et sur son compte Instagram

Marie Crabié

Rédactrice en chef de la rubrique Art. Curieuse et intriguée par la création artistique sous toutes ses formes