SOCIÉTÉ

Manifestations en Thaïlande, un tournant pour le pays ?

© Flickr – policier à Bangkok

Début juillet, des manifestations ont commencé à apparaître dans les rues de Bangkok, la capitale thaïlandaise. En pleine crise sanitaire, les rassemblements ne faiblissent pas. Réforme de la monarchie, dissolution du Parlement et démission du Premier ministre, les revendications sont précises : la Thaïlande souhaite une démocratie.

La crise économique, l’élément déclencheur ?

La première vague de l’épidémie du Covid19 a engendré une crise économique très importante en Thaïlande. Le pays a fermé ses frontières au tourisme et l’économie a ralenti considérablement. Des milliers de personnes se sont retrouvées au chômage, en particulier les classes moyennes et pauvres de la société.

Selon la Banque Mondiale, la Thaïlande qui avait vu son taux de pauvreté diminuer en passant sous la barre des 10 % en 2018, risque d’augmenter de nouveau à cause de la seconde vague épidémique. En 2020, le nombre de personnes vivant avec moins de 5,5 dollars par jour a doublé en quelques mois passant de 4,7 millions à 9,7 millions de personnes. Depuis cet été, le nombre semble légèrement se redresser. Cette augmentation accentue l’inégalité dans la société thaïlandaise. Selon le Crédit Suisse, 1 % des plus riches possède plus de la moitié des richesses du pays. Cette inégalité sociale est le principal problème en Thaïlande et est l’une des raisons qui a déclenché la colère de la population.

© La Banque Mondiale

Un ras-le-bol de l’injustice économique

Depuis début juillet, des manifestations étudiantes ont commencé à Bangkok pour protester contre le gouvernement et la monarchie qui accentuent les inégalités dans le pays. La fortune du Roi Maha Vajiralongkorn connu sous le nom de Rama X, est la plus importante au monde avec près de 37,5 milliards de dollars. Grâce aux manifestations, les étudiants luttent contre cette injustice économique et souhaitent une politique plus démocratique.

Dans les rues de la capitale et sur les réseaux sociaux, quatre importantes revendications sortent de ce ras-le-bol  : la démission du gouvernement (et en particulier celle du Premier Ministre) ; la dissolution du parlement ; la rédaction d’une nouvelle constitution plus démocratique ; et la modernisation de la monarchie (un budget royal séparé, l’abolition de la loi de lèse-majesté qui prévoit une peine de 15 ans de prison pour quiconque diffame la famille royale et une monarchie qui ne s’occupe plus de la politique).

Dans la rue et sur les réseaux sociaux, la monarchie est principalement visée. On peut retrouver le hashtag provocateur #whyweneedaking  ? («  pourquoi avons-nous besoin d’un roi  ? ») et 325.000 autres messages qui violent la loi de lèse-majesté, selon les autorités.

Malgré ces critiques de la monarchie, il y a peu de répercussions sur les manifestants. Chaque semaine des manifestations pacifiques sillonnent les rues, on peut entendre le chant de l’hymne national s’élever accompagné du signe de ralliement  : trois doigts levés au-dessus de la tête, à la manière des tributs dans le film Hunger Games qui ne veulent plus du pouvoir en place.

© Hunger Games – district 11 signe

Si les hashtags et les messages criés lors des manifestations ne soulèvent pas une confrontation violente et sanglante avec les forces de l’ordre, le mercredi 14 octobre marque un tournant dans cette vague de protestations.

Lors du passage des manifestants, la reine a traversé la foule en Rolls Royce avec le prince héritier en saluant la population. En guise de réponse, les manifestants ont crié «  rendez-nous l’argent de nos impôts  » accompagné du signe de révolte de Hunger Games. Les conséquences de cette nouvelle provocation à l’égard de la monarchie et du gouvernement ont été immédiates.

Le Premier ministre a mis en place un état d’urgence (déjà instauré entre mars et juin) mais cette fois-ci «  renforcé  », avec en bonus l’interdiction de manifester. La raison avancée : les manifestations transmettent plus facilement le virus et il faut limiter sa propagation. Au lendemain de ces nouvelles directives, une nouvelle manifestation est organisée. Cette fois, deux leaders du mouvement sont arrêtés  : Parit Chivarak surnommé «  Penguin  » et Anon Numpa (avocat, militant en faveur de la démocratie). Les manifestations n’ont pas cessé pour autant : le 19 octobre elles demandaient la libération des leaders du mouvement. Depuis ces arrestations, les confrontations violentes entre manifestants et forces de l’ordre se sont multipliées. Ce mercredi 18 novembre, plus de 55 personnes ont été blessées par balle et gaz lacrymogène près du Parlement à Bangkok.

Démocratie ou dictature militaire ?

La démocratie en Thaïlande est une histoire complexe. En 1992, de nombreuses confrontations éclatent entre l’armée et des manifestants réclamant le départ du Premier Ministre élu uniquement par les militaires. Le peuple demande des élections législatives afin de choisir eux mêmes leur Premier Ministre. Après une quarantaine de morts, un pacte est conclu pour organiser des élections. Cet évènement marque le premier pas en Thaïlande de la démocratie.

Par la suite, le pays va connaître de nombreux coups d’État, car l’armée souhaite garder le monopole du pouvoir dans le gouvernement.

Les dernières élections du 24 mars 2019 ont été suivies de près par les médias internationaux, qui s’attendaient à une participation de plus de 80 %. Ces élections législatives étaient principalement un vote pour ou contre les militaires. Le parti sortant Pheu Thai, avec comme Premier Ministre Yingluck Shinawatra était arrivé au pouvoir grâce à un coup d’état en 2011. Ce gouvernement composé de généraux militaires a rédigé en 2017 une constitution, pour s’assurer que le pouvoir militaire serait conservé malgré les changements de gouvernement.

Les élections de 2019 étaient une chance pour la population de quitter cette dictature militaire. Pourtant, les résultats des dernières élections ont été favorables au parti du Palang Pracharat (Parti du pouvoir de l’État du peuple), un parti favorable au pouvoir militaire. Le Premier Ministre élu par le parti n’est autre que Prayuth Chan-o-cha, un ancien chef de l’armée qui a orchestré un coup d’État militaire en 2014. Si la légitimité de ce nouveau gouvernement n’a pas été au départ contestée, la démocratie est pourtant loin d’être présente dans ce pays où le gouvernement militaire est toujours d’actualité. En plus de la crise sanitaire et économique, les manifestations étudiantes ont éclaté, en raison du système politique inchangé.

L’avenir des jeunes semble incertain en Thaïlande selon le professeur Thitinan Pongsudhirak qui explique dans le journal Le Monde  : «  les pouvoirs en place ne se sont pas adaptés aux exigences du XXIe siècle, alors que la Thaïlande reste dépendante d’un système politique hérité de la guerre froide, dont la monarchie et l’armée sont le socle. »

©Flickr

Dictature militaire sous commandement monarchique

L’autorité en Thaïlande se structure en trois valeurs traditionnelles  : la royauté, l’armée et la religion bouddhiste. L’autorité militaire est très présente dans le gouvernement dit «  démocratique  » et c’est l’autorité royale qui gouverne les militaires. Depuis l’arrivée sur le trône du roi Rama X (ancien général des armées) en 2016, les problèmes sociaux ne cessent de croître dans le pays. Ce nouveau roi, à l’inverse de son père, ne cherche pas de solutions pour diminuer la pauvreté dans son pays pourtant riche. Selon la chercheuse et anthropologue thaïlandaise, Charuwan Lowira-Lulin, pour la population, « tous les problèmes de la Thaïlande viennent du système monarchique et surtout de la personnalité fantasque du nouveau roi Rama X. Tout le monde le sait mais les militaires ont trop à perdre pour se permettre de changer ce système. » 

Cette personnalité fantasque est vivement critiquée dans la presse occidentale, surtout depuis le début de la crise sanitaire où il est resté confiné dans un hôtel de luxe avec son harem composé d’une vingtaine de jeunes femmes. En plus de ces frasques, la crédibilité du roi en matière de politique est également décriée par les manifestants de son pays, en particulier les pro-démocratiques. Le peuple thaïlandais se questionne sur la nécessité d’avoir une monarchie, surtout si la résidence principale du roi n’est plus en Thaïlande. Pour cette raison, les manifestants demandent l’abolition de la loi de lèse-majesté, un contrôle sur la fortune royale et surtout, la non-ingérence du roi dans les affaires politiques. Cette dernière demande serait un pas vers la démocratie, puisque la puissance militaire serait dissociée de la puissance royale.

Quel avenir pour la Thaïlande ?

Il semble qu’un changement de comportement au sein de la société et du gouvernement est possible. La manifestation étudiante actuelle comparée à celles des années passées est moins violente. L’une des premières manifestations étudiantes en 1976 a fait plus de 100 morts en une journée. Si des violences sont encore à constater, le gouvernement semble plus enclin à ouvrir le dialogue. Le lundi 19 octobre, le Premier Ministre, Prayut Chan-o-cha a ouvert une session d’urgence au Parlement pour tenter de trouver des solutions au conflit.

Les revendications actuelles sont clairement tournées contre la monarchie, ce qui va à l’encontre de la loi de lèse-majesté. Ainsi, les manifestants risquent une quinzaine d’années de prison à cause de leur revendication. Pourtant, très peu d’arrestations sont à constater.

Pour Christine Cabasset, chercheuse de l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine invitée par France Inter, de nouveaux rebondissements dans le gouvernement sont possibles, comme la démission du Premier ministre.

«  Ça ne me semble pas improbable. D’ailleurs, le général Prayut oscille entre des accès de dureté et des accès plus fréquents de relâchement ou de détente vis-à-vis des manifestants. A priori, il serait prêt à envisager sa démission. D’autres personnes très proches du premier cercle du pouvoir ne seraient pas, si j’ai bien compris, opposées non plus à sa démission puisqu’un homme fort est fort jusqu’à ce qu’on trouve finalement un autre compromis. Non, ça ne me semble pas inenvisageable. »

Christine Cabasset – France Inter

La démission du Premier ministre n’est peut-être pas la solution la plus efficace pour un futur démocratique. Selon les spécialistes, Sophie Boisseau du Rocher (chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri)) et David Camroux (spécialiste de l’Asie-du-Sud au CERI de Science Po), le roi semble être le seul décisionnaire de l’avenir de la Thaïlande. Lui seul peut trouver un compromis entre les demandes démocratiques des manifestants et l’autorité militaire qui dirige le pays. Et si aucune solution n’est trouvée, est-ce que la Thaïlande court vers un nouveau coup d’État ?

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