La Madeleine de Proust #18 – « Yoko Tsuno » : la première héroïne

© Fanny Monier

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

Yoko Tsuno est née en septembre 1970 dans les pages du magazine Spirou. Son auteur, Roger Leloup, est un dessinateur belge, qui fut un temps collaborateur d’Hergé. La saga Yoko Tsuno compte vingt-neuf tomes, le dernier ayant été publié en 2019. J’ai dévoré ces bandes dessinées (enfin les tomes parus à l’époque) durant mes années collège, fascinée par cette héroïne charismatique et par la précision du trait de crayon du dessinateur. Et quelle agréable surprise, quelques années plus tard, de me rendre compte que Yoko Tsuno est aussi une pionnière dans l’univers de la bande dessinée, en étant l’une des premières héroïnes féminines, née alors que les combats féministes s’étayaient petit à petit dans le monde réel.

La Jonque céleste

C’est le tome 22, intitulé La Jonque céleste et paru en 1998 en format album qui m’a le plus marqué. En tout cas, celui que j’ai lu le plus grand nombre de fois. Lors de cette aventure, Yoko Tsuno et sa fille Rosée, adoptée lors de l’un de ses voyages précédents, se rendent en Chine. Yoko est Japonaise, mais on découvre au court de l’un des tomes précédents qu’elle a également des origines chinoises. C’est intéressant de noter que Roger Leloup a choisi de faire de son personnage principal non seulement une femme, fait suffisamment rare à l’époque de la création de la saga pour être souligné, mais une jeune femme racisée. Dans le tome 22, plus besoin de présenter Yoko et ses acolytes, également en majorité féminines. L’aventure racontée répond aux codes de la science fiction, entre voyage dans le temps et machines extraordinaires : Yoko, suite à l’histoire rapportée par sa nouvelle amie Lin-Po, remonte en 1021 sauver la vie d’une future impératrice, Sin Yi. Le plus impressionnant reste les décors dessinés par Roger Leloup : la plupart des lieux clefs dans ses bandes dessinées, ici la région chinoise de Guilin, sont conformes à la réalité. De même, le choix de l’époque historique permet au bédéiste de représenter les codes vestimentaires de la dynastie Tang, ce qui donne un album coloré tout en étant historiquement correct.

Ce que je préférais, et que j’adore encore aujourd’hui, c’est l’assurance et l’indépendance incarnées par Yoko. Entre ses multiples véhicules, motos et autres voitures de sport et ses tenues (très) variées, toujours élégantes et à la pointe de la mode, elle représentait pour moi le modèle d’une vie d’adulte rêvée. Yoko Tsuno est ingénieure en électronique, intelligente et vive, rechigne à tuer ses adversaires et a toujours la solution pour venir en aide à ceux en difficulté, qu’importe la temporalité qu’il faut rejoindre. Elle voyage dans le temps et dans l’espace, permettant à son dessinateur et scénariste d’aborder un vaste éventail des sujets historiques, mythologiques ou technologiques. « J’ai un côté Jules Verne dans le sens où j’ai besoin de trouver des explications plausibles aux phénomènes que j’imagine […] L’avantage de la science-fiction, c’est que je ne suis pas obligé de démontrer par l’expérience mes théories. Celle-ci est plausible… mais totalement fictive, » écrit Roger Leloup dans le premier volume de l’Intégrale Yoko Tsuno.

Et surtout, en vingt-neuf volumes, Yoko Tsuno n’entretient aucune relation romantique explicite. Pas besoin de side-kick masculin ou de n’être réduite qu’à une attirance pour un personnage masculin (ou féminin, d’ailleurs). Et l’adoption de Rosée du Matin, rencontrée lors de l’un de ses voyages, est le fruit de la volonté de protéger la petite fille et à la demande du grand-père de cette dernière ; elle l’adopte seule. Voilà les valeurs principales défendues par l’héroïne : l’amitié et la famille, qui vont souvent de pair, car Yoko tisse avec ses ami.e.s des liens forts qui font parfois penser à ceux partagés par les membres d’une même famille.

Yoko Tsuno a marqué de nombreuses jeunes filles selon les dires de son créateur qui confie avoir reçu un grand nombre de lettres le remerciant de la création de son héroïne. Et à l’occasion d’un dossier de presse réalisé à l’époque du neuvième tome de la saga, La fille du vent, qui permet à l’auteur d’apporter des précisions quant aux origines de Yoko, il ajoute : « Aujourd’hui, je ne pourrais plus abandonner le personnage de Yoko. Je m’y suis attaché profondément. Je ne maîtrise plus son existence. A force de vivre à mes côtés, Yoko est devenue une partie de ma vie. » Elle ne l’a pas quitté depuis : Yoko Tsuno fête cette année ses cinquante ans d’existence. Mais reste intemporelle.

Camille Gho

Étudiante en journalisme culturel à Paris 3

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