LITTÉRATURE

« Fille » de Camille Laurens ‒ Le sexe second

Crédits : Photo d’enfance de Camille Laurens / Editions Gallimard

Le nom « fille » s’affiche sobrement sur la couverture : c’est une identité singulière et indéterminée, c’est la totalité d’un être, c’est une affirmation franche et c’est une fierté conquise. Camille Laurens, qui a fait de l’autofiction son genre de prédilection signe son dernier ouvrage Fille aux éditions Gallimard, une œuvre qui interroge sur le poids des mots et le désir féminin.

La fille du titre, c’est Laurence Barraqué née en 1959 à Rouen. Sa naissance est une déception : elle est la deuxième fille de la famille, la fille de trop. « C’est une fille… Oui oui, c’est bien aussi » déclare le père à ses proches pour annoncer la nouvelle. Débutée par cet échec, la vie de la petite Laurence ne sera pas un long fleuve tranquille. Elle connaîtra quelques-uns des pires événements qu’une vie de fille peut contenir : attouchements pendant l’enfance, avortement, fausse couche. Mais à la lecture, Fille n’est absolument pas un livre pesant. Au contraire, la vie de Laurence est également heureuse, lumineuse et complexe.

Le poids des mots

La femme est-elle un homme comme les autres ? Dans Fille de Camille Laurens, la narratrice ne cesse de se poser la question en se demandant ce qui lui manque. Dès sa naissance elle est «  la née-sans »  ; plus tard, petite fille, elle se dit qu’« une fille c’est un garçon blessé » parce que «  Rien, c’est les filles. Les filles, elles n’ont rien », avant de se retrouver elle-même et pour d’autres raisons, mère d’un « garçon manqué ». On le sait, comparaison n’est pas raison. Pourtant, toute sa vie la narratrice aura des raisons de se comparer :

«  Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon  ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot, en changeant de genre, devient mauvais. Mais il a des pouvoirs  »

Fille, Camille Laurens

Cette attention à la polysémie des termes est peut-être la raison pour laquelle Camille Laurens, de son vrai nom Laurence Ruel, a choisi comme nom de plume un prénom épicène qui garde entier le « mystère sur l’identité sexuelle de l’auteur » comme elle le confiait au Matricule des Anges en 2003. Dans Fille, on retrouve cette ambiguïté : au moment d’officialiser la naissance à la mairie, le père de la narratrice hésite, il ne se souvient plus du prénom envisagé, persuadé qu’il était d’avoir un garçon. Il opte enfin, par dépit, pour Laurence  : « Tu seras un prince, ma fille ». Dans ce récit, chaque idiotisme est interrogé, chaque expression figée est subtilement soulignée pour que l’on en décèle les implicites. L’air de rien le langage acquiert toute sa force  : « Les mots […] sont nouveau-nés » comme s’en émerveillera la narratrice.

Cet obscur objet du désir

Fille tire toute sa force de son ambiguïté. Dénonciation espiègle et ironique du patriarcat comme du sexisme, le livre est également une belle déclaration d’amour aux hommes. En suivant la trajectoire de vie d’une fille, l’auteure semble aussi dire en creux : « voici l’homme » dans toute sa splendeur et dans toute sa misère. Dans cette autofiction, la femme n’est plus un simple objet du désir puisqu’elle devient pleinement sujet de son désir. La révolution sexuelle est partout  : dans la singularité des expériences de la narratrice qui présente ses «  leçons de choses », comme dans les chocs qui secouent les générations. Camille Laurens capte avec brio les changements d’une société en mutation, des années soixante à nos jours.

Ainsi la narratrice grandit dans les années soixante, un monde où « les filles ont leurs règles et suivent les règles », se taisent et n’osent pas protester par peur de déranger. Pourtant la petite Laurence se construit, se déconstruit et se reconstruit sans cesse. On le voit aux pronoms grammaticaux qui changent d’un chapitre à l’autre : tantôt désigné par les intimes « tu » ou « je », tantôt par le plus distant « elle », le personnage principal est sans cesse décortiqué et analysé. Ces pronoms ponctuent les étapes de la vie de Laurence et ses traumatismes  ; ils marquent un besoin de distance quand la réalité est trop dure ou qu’elle n’est pas l’objet d’un souvenir précis comme la naissance. C’est dans sa multiplicité que le ton du livre trouve sa justesse et que la voix de la narratrice s’aiguise.

Avec Fille, Camille Laurens dévoile une nouvelle facette du kaléidoscope que compose son autofiction entamée depuis ses débuts avec Index (P.O.L., 1990). Dans ce nouveau portrait de l’artiste en jeune fille, elle donne à (re)voir un sillon de sa vie, cette fois-ci sous la forme d’une trajectoire entre l’enfance et le présent. Comme l’écrivaine Annie Ernaux qu’elle connaît bien, Camille Laurens a fait de l’écriture de soi un miroir tendu vers les lecteur.ice.s et leur époque. Grâce à elle, le nom commun « fille » passe au pluriel de toutes les lectrices.

Camille Laurens, Fille, éditions Gallimard,, août 2020, 225 p., 19 € 50

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