« SIGN » – Autechre sensible et réincarné

© Autechre

Faisant suite aux explosives et denses NTS Sessions, Autechre ont sorti vendredi leur nouvel album, où ils se découvrent beaucoup plus contenu, et déploient une fébrile et sincère mélancolie.

Il n’est pas surprenant d’entendre un album si restreint et chaleureux dans son étalement synthétique, lorsqu’on le prend comme suite directe des 8 longues heures formant les NTS Sessions, précédente œuvre studio du groupe. Son couronnement, le morceau all end, s’étendant sur une heure entière en éternelle métamorphose, était une fin plutôt explicite d’un certain cycle qui poussa une esthétique à bout. Autechre revient alors vers un semblant d’évidence et d’accessibilité, et vers la mélodie, les dernières explorations en date dans le domaine datant de 2010 avec l’album Oversteps.

Car la mélodie est ici tout du long frontale, quoique gardant cette déstructuration propre aux affres Autechriennes de la dernière décennie. C’est un long parcours qu’a suivi le groupe durant son existence. Des débuts déjà mélodieux d’une IDM ambiante rapidement influente aux côtés d’Aphex Twin, Boards of Canada ou encore Squarepusher, perfectionnée selon les sensibilités avec Tri Repetae ou le non-nommé LP5, puis osant l’expérimentation aux frontières de la technique et de la matière sonore, concrétisée avec brio à travers Confield, cet album de 2001 qui subjugue toujours autant en 2020.

L’envolée vers des horizons toujours plus complexes et diversifiées s’est ensuite étendue, des formes très courtes de l’inattendu Quaristice sortie éclaté sur quatres albums, jusqu’au début de l’ère qui était celle du duo à partir d’Exai (avec son excellent et minimaliste bladelores), d’Elseq 1-5 (avec la beauté incomparable de spaces how V) jusqu’aux susnommées NTS Sessions 1-4. Puis, Autechre démonta la machine, et se réinventa à nouveau.

Toute cette histoire de Covid m’a mis dans un état vraiment différent du moment où nous finissions l’album. […] Il est difficile à écouter maintenant car il résonne un peu trop émotionnellement. Je voulais faire quelque chose de pur, de nouveau et en quelque sorte de surprenant, et maintenant je me suis retrouvé avec quelque chose de presque prévisible. […] J’ai l’impression qu’il me met dans un état peut-être un peu trop cathartique.

Sean Booth, Autechre Sign Interview – The New York Times

SIGN ne vient pas de nul part, et l’introduction du premier morceau, M4 Lema, nous le fait immédiatement comprendre. Des serpentins de matière et d’explosions très ponctuelles et espacées de silence tout droit sorties du précédent album fusent l’air, telle une transition directe entre deux mondes, telle l’annonce d’une reconfiguration toujours en cours. Enfin brusquement, jaillit une impulsion de synthétiseur brillante et tendant vers le ciel, et avec elle les pulsations percussives déjantées que l’on connaît d’Autechre. Mais il y a une certaine exaltation dans ce début d’incarnation, la couleur refait son apparition au-delà des obstructions. Au dernier moment seulement, par dessus les éléments toujours en évolution, se découvre nue la mélodie jusqu’ici cachée.

Et la mélodie ne se fait pas attendre avec F7, nous heurtant en plein vol, à en rappeler Oversteps dans sa couleur feutrée caractéristique et enchaînée à d’éparses dissonances. Transparente, mais incertaine, et toujours raccrochée à cette même forme de ponctuelles et virevoltantes projections de sons luxuriants et comme nacrés, et ancrée dans ce battement sous-jacent très régulier, qui module tous les autres éléments.

On voit se déplacer comme une silhouette découpée d’un humain trébuchant mais se relevant toujours, passant par diverses phases alliant articulations de ses impulsions corporelles, harmonie des émotions à la couleur si particulière, laissant place peu à peu aux éléments distincts qui le composent, vers la lumière.

Autechre semble évoluer dans son système de multiples machines et programmes entremêlés comme dans un ensemble d’instruments d’une formation plus classique. Ils en explorent chaque couture, et chaque possibilité. L’heure n’est plus exactement à la combinaison et recombinaison et itération jusqu’au glorieux épuisement, mais au jeu simple et direct. Un véritable travail de désobfuscation.

Lorsqu’on construit des choses de manière incrémentale, même si on a la possibilité d’ajouter beaucoup de couches, on est réticent à en ajouter trop. J’ai beaucoup travaillé afin de dissimuler la quantité de choses qu’il y a là-dedans.

Sean Booth, Autechre Sign Interview – The New York Times

si00 est un étrange plongeon, entouré de bulles tremblantes menées par de profondes percussions prenant peu à peu leur place. C’est le morceau le plus inattendu de l’album, à l’allure presque naïve, mais se détachant par les tourbillonnants jeux de sons frottés qui tentent de prendre leur place, coincé entre deux entités immuables. De façon analogue aux précédents morceaux, surgit de lourds pads de basses fréquences, ne laissant plus aucun choix, que de se laisser absorber par la rupture et la boucle qui entraîne et aspire, avant de permettre à tous de fusionner. Les bulles en réaction se font de plus en plus claires, plus percussives, alors que les souffles tournoyants les accompagnent.

Chaque élément forme, encore, une danse où chacun semble rester à sa place malgré le mélange constant, certains se métamorphosant, d’autres non, mais cela surtout dans leur mouvement, et moins dans leur nature. Ils attendent seulement jusqu’au dernier moment pour mettre toutes les cartes sur la table, et enfin à travers la symbiose, se libérer.

esc desc est le retour à une allure menaçante par des pads de synthétiseurs divers et accaparant l’espace, de leur couleur grattée électronique presque datée rappelant les premiers albums du duo, d’un aspect paradoxalement numériquement analogique, propre à un unique instrument. Ici encore c’est le mouvement, et la rupture périodique de la mélodie par rapport à tous les autres éléments qui marquent le morceau. Un mouvement constant, un flux permanent, sans aucune perturbation majeure, ne faisant qu’avancer et avancer, de pas en pas se sentant transformé. Il culmine par le sommet de la montée, de son frottement envolé, qui simplement s’estompe pour s’engouffrer là où la beauté seule sait disparaître.

Supposez que vous regardiez un vase en acrylique posé à l’envers sur un pied de lampe. Vous pouvez voir des tas de couches différentes. S’il est courbé, vous verrez une silhouette et vous verrez la lumière voyager à travers. Vous auriez une idée de sa construction ou de ses matériaux, mais vous verriez toujours une seule surface, une unique courbe.

Rob Brown, Autechre Sign Interview – The New York Times

au14 est le retour à un certain style des NTS Sessions, avec ses rythmes cabossés, entraînants et constants. Cette fois-ci la mélodie omniprésente est sévèrement esquivée, chacune de ses parties étant de ponctuelles projections métalliques, telles des surfaces de rebondissements entre les percussions. De multiples agencements se forment et s’estompent ponctuellement derrière ce barrage de sautillements, laissant se découvrir peu à peu de nouveaux intrus.

L’éventail de ce que nous offre SIGN s’étend, et l’on se retrouve comme traversant un bouillon originel d’êtres vivants évoluant au gré des marées, chaque morceau représentant un environnement particulier, de la douceur de la passivité à l’intransigeant soubresaut en avant.

Metaz form8, nappes de bruits et bourdons frémissants teintés d’harmonies luisantes, qui mériterait peut-être d’être qualifié de morceau d’Autechre le plus mélancolique jusqu’à maintenant, teinté éparsement d’espoir, et clairement mis en exergue d’une façon si peu commune aux dernières oeuvres du groupe. Il arrive à des instants clefs des moments d’ouverture, ceux-ci étant exprimés par une note d’un son dénué de ses filtres, à la pure nature rayonnante. C’est certainement le morceau le plus maîtrisé de l’album.

sch.mefd 2 semble de prime abord répéter un schéma connu, d’une nature plus électronique, et d’autant plus proche d’Oversteps. La structure reste simple, dans son rythme, alors que virevoltent d’autres sons affamés. On sent ce morceau comme un essoufflement dans la suite de l’album, mais à travers de multiples écoutes, une nature unique se découvre petit à petit.

Nous ne faisons pas vraiment ce qu’on pourrait appeler de la musique générative, où on commence cette chose puis on s’en va, et elle fait son truc. Notre musique exige que nous soyons là, que nous la guidions et que nous la changions. Je suis toujours dans le camp des gens qui disent que, “Oui, vous pouvez probablement automatiser des choses comme la profession médicale […] ou juridique.” Mais je ne suis pas sûr que l’art puisse être produit par ordinateur.

Sean Booth, Autechre Sign Interview – The New York Times

gr4 se présente encore comme une forme simpliste, revenant dans un certain liquide métamorphique, dont la progression est véritablement mélodique. La dérobade est perméable, l’émotion n’est jamais mise en avant, ce sont des esquisses, des simplifications parfois brusquement complexifiées. Des aspects revêches cachent et font office de façade tournant autour de l’essentiel.

th red a est similaire dans sa texture à Metaz form8, et prend la forme d’une répétition s’intensifiant de bruissements à chaque boucle, avant l’arrivée salvatrice de la rythmique de basse fréquence mutante, cavalière tardive de plusieurs moments de SIGN. Une pulsation qui rappelle les explorations de matière et de transfigurations des NTS Sessions, où celles-ci se tourmentaient des dizaines de minute durant. Ici cependant, on garde de ses éléments les plus singuliers, mais à l’inverse de sa période précédente tentant à s’engouffrer dans des espaces toujours plus grands (NTS Sessions 4, Elseq 5), et à confronter ces espaces, réverbération contre réverbération, tout est ici bien face à nous, se frictionnant à nous, sans relâche, dans un bouillon où l’on se baigne tout du long. Nous avons quitté l’air pour explorer l’eau.

Toute une félicité naïve accompagne certains penchants de la clarté opaque de la surface de l’océan, une simplicité décevante dans sa partie réduite, mais se décuplant en des proportions incomparables lorsqu’on découvre la limite inconnue de l’horizon et les profondeurs inexplicablement attirantes se présentant à nous. C’est un peu ce qu’on ressent ici.

Certaines personnes nous addressent des accusations : “Où est l’émotion ? Où sont les notes ? Où sont les chansons ?” C’est absurde. […] Quel serait l’intérêt de faire de la musique si nous ne la ressentions pas nous-même ?

Rob Brown, Sean Booth, Autechre Sign Interview – The New York Times

S’ensuit psin AM qui, dans le même prolongement, garde une pulsation binaire et chaude, et des courbes de pads d’un synthé très typé évoluant tout au-dessus, bien présentes, nettes. Tout est teinté d’une inquiétude subtile mais pesante. Que sent-on gronder sous la surface et son éternel réfléchissement ?

r cazt nous fait rentrer plus profond, dans un nuage incrusté d’éclairs, dans un monde atmosphérique texturé, malléable, refusant toujours le grand espace. On sent l’échappatoire plus loin du mécanique, vers un hybride organique et analogique, dans une fusion qui tend vers la contemplation.

Une énième arrivée de grondantes basses fréquences se présente, laissant par surprise place à une mélodie brillante un bref instant avant de ré-assouvir le pouvoir de sa masse. Comme d’éternels remous dans un cycle immuable, plongeant, surgissant, replongeant, brillant seulement un instant au soleil. SIGN se termine dans une harmonie de simili-orgue, s’imprégnant totalement, ainsi distillé à travers les mondes traversés, à un unique signe de vie.

Comme tout album d’Autechre, SIGN présente le potentiel d’être découvert et redécouvert par les méandres de ses décisions et sensations rythmiques, mélodiques, parfois faussement, parfois tangiblement vraies, toujours surprenantes. Malgré une répétition peut-être trop appuyée d’éléments récurrents, il marque par son accessibilité renouvelée, et son impressionnisme maîtrisé, permettant un plongeon entier de son être, si votre sensibilité se sent happé par le miroir ainsi présenté. Sinon, une rumeur dit qu’un deuxième album compagnon devrait bientôt sortir. Alors, tenez-vous prêt.

© Autechre

Autechre – SIGN
Disponible dès maintenant.

Interview avec The New York Times.

Marin Pobel

CINÉASTE AMATEUR, ÉTUDIANT EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE ET EN INFORMATIQUE À BORDEAUX. SERVITEUR DES IMAGES, DES SONS, ET DU MÉLANGE SINCÈRE ET TRANSCENDANT DES DEUX.

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