Rencontre avec Yelle – « On a dévoilé nos sentiments enfouis »

© Marcin Kempski

Six ans après Complétement Fou, le duo breton Yelle revient en beauté avec L’ère du Verseau, un quatrième disque exaltant plus sombre et plus calme où le groupe se révèle en coeur et en corps. Chansons énigmes, romance avec le public, ancrage salvateur : rencontre avec Julie Budet, voix du projet.

Ils font rouler des hanches, danser les clubs depuis 2006 et il est difficile de passer à côté de leur premier tube Je veux Te Voir. Paillettes et excentricité, pop inclassable et électro entêtante : la musique de Yelle se danse et se vit intensément. Depuis leur dernier disque bleu bulle Complètement Fou paru en 2014, le duo formé par Julie Budet et Grand Marnier ont parcouru le monde entier affolant les dancefloors et les corps avec leurs soirées Yelle Club Party. Après de longues années sans disque à absorber les émotions du public, il était grand temps de revenir. Cette rentrée, le groupe indémodable dévoilait L’ère du Verseau, un quatrième album sous le signe de la renaissance et du retour aux origines. Un disque qui se veut plus intime et mélancolique où tubes de club et douces balades s’entremêlent. Nous avons rencontré la chanteuse Julie Budet un matin de septembre à Pigalle pour une conversation sincère et enjouée.

Vous venez de sortir votre quatrième album L‘ère du Verseau, pour commencer je voulais savoir comment c’est de sortir un album en cette période étrange pour le monde de la musique, pour le monde tout court ?

C’était pas très dérangeant. On a terminé notre disque au mois de janvier donc on n’a pas pris le confinement comme une période où il fallait qu’on fasse des choses, on a pas terminé cet album pendant le confinement. Après c’est assez étonnant parce qu’on avait cette idée de titre L’ère du Verseau qui nous trottait dans la tête depuis un moment et finalement la crise du Covid a confirmé le choix du titre, ça avait une signification particulière et c’était aussi un message d’espoir dans la période chaotique et macabre dans laquelle on était. L’ère du verseau c’est l’ère qui vient, l’ère où l’humain est remis au centre, sur un pied d’égalité, c’est beaucoup d’humanisme, de communication et de fraternité. Des valeurs qui, d’un coup, prennent du sens par rapport à ce qu’on peut vivre en ce moment.

Comme tu viens de le dire, L’ère Du Verseau c’est un terme astrologique qui signe l’avènement de quelque chose, de nouveau, d’un changement. Qu’est ce qui a changé pour vous avec cet album ?

Je crois qu’on a décapsulé un truc. J’ai toujours eu l’impression qu’on se livrait beaucoup dans nos chansons, qu’on racontait des tranches de vies, des rêves, des fantasmes mais j’ai quand même l’impression que dans ce disque, on a soulevé un peu la carapace, on a dévoilé nos sentiments enfouis. On se révèle un peu plus profondément.

Est-ce qu’on peut dire que c’est un disque plus « sérieux » ?

Je sais pas si c’est le plus sérieux mais peut-être le plus intime. On aborde des sujets qui nous touchent particulièrement d’une manière plus frontale qu’avant.

Ça faisait six ans que vous n’aviez pas sorti de disque (le dernier en date est Complètement Fou en 2014), entre temps vous avez sorti une poignée de single et vous avez tourné en France et dans le monde entier, la scène vous importe plus que la production de titres ?

Je pense qu’on est juste lents. On est dans une époque où tout va très vite, les artistes arrivent, repartent, disparaissent, reviennent, il y a une rapidité inouïe, ce qui fait que parfois c’est un peu frustrant de ne pas pouvoir approfondir. Nous, quand on écrit, il faut qu’on soit à fond sur le morceau, on commence à écrire quelque chose et si on le sent pas, on le met de côté, on le laisse grandir, on peut y revenir deux mois ou deux ans après. Par exemple, Emancipense, c’est un titre qu’on a commencé il y a longtemps mais on savait pas comment l’aborder, on arrivait pas à trouver la touche finale. C’est aussi ça la maturité je pense, c’est accepter de laisser faire le temps, accepter d’être patient, regarde sa musique mûrir, ne pas forcer les choses.

D’ailleurs la relation avec le public est très présente dans le disque, notamment sur Mon beau chagrin où vous dépeignez une relation quasi amoureuse emmêlant peines et émois avec ceux et celles qui vous écoutent. Comment vous concevez cette relation avec les gens qui vous suivent ?

C’est une relation assez longue parce que ça fait un moment qu’on a commencé et on a l’impression d’avoir créer une vraie histoire, comme une histoire d’amour avec ses hauts et ses bas. Surtout, ce qui est chouette avec nos fans c’est qu’il n’y a pas de pression, pas d’attente, notre public est patient et bienveillant. On n’a jamais senti qu’il fallait à tout prix qu’on sorte quelque chose et c’est plutôt agréable.

J’ai aussi l’impression que la plupart de vos titres sont des tubes inlassables sur lesquels on revient.

Je pense qu’on grandit avec notre public. Quand on est arrivé en 2006, il y avait des fans très jeunes qui sont encore là aujourd’hui. Et puis là on a une nouvelle vague de fans, ils nous écoutaient dans la cour de récré avec un titre comme Parle à ma main et ils ont découvert autre chose ensuite. On a fait des choses vraiment différentes en faisant le grand écart entre les genres, tout le monde peut y trouver son compte.

Vous avez annoncé l’album avec le titre Je T’aime Encore qui annonçait une couleur assez nostalgique, presque mélancolique et un retour vers une sorte de sobriété, une mise à nu. D’où est né ce besoin de vous tourner vers un univers plus sombre et plus calme ?

On trouvait ça intéressant de revenir avec un titre loin de de la définition qu’on peut avoir de notre groupe c’est à dire « un groupe pop électronique dansant ». On trouvait ça chouette de revenir avec un titre beaucoup plus calme, là où les gens ne nous attendaient pas et surtout avec un morceau qui leur est adressé, un morceau frontal. On voulait toucher les gens au cœur avec ce titre, on a envie de provoquer des émotions chez les gens donc c’était assez évident de commencer par celui-là. Quand tu t’absentes pendant longtemps, revenir et dire « vous nous avez manqué, on vous aime encore », c’est un vrai message d’amour.

Il y a quelque chose d’assez fascinant dans vos textes, une sorte de double lecture, comme un jeu de métaphore, il faut souvent creuser pour trouver le sens (Peine de Mort/ Karaté), c’est important pour vous que les gens aient une démarche de réflexion en vous écoutant ?

Je trouve que c’est intéressant qu’il y ait plusieurs lectures, je veux pas donner des leçons. On peut imaginer mille sens aux morceaux. On veut soulever des questions avec nos chansons. Depuis le début, c’est un peu notre marque de fabrique.

Musicalement, le disque laisse place à différentes sonorités, dans l’ensemble c’est un album aux rythmes plus lents avec quelques morceaux taillés pour le club (Noir, Emancipense). Vous avez expérimenté de nouvelles choses ?

On expérimente depuis le départ. Après je pense que de manière assez drôle, on a été très inspiré par la musique bretonne pour ce disque. Il y a des petites choses assez évidentes pour nous comme dans Karaté, il y a quelque chose d’assez répétitif dans la parole comme dans le kan ha dissona qui est le chant traditionnel breton, c’est vraiment des phrases chantées à plusieurs, qui se répètent et se superposent. J’aime bien ce truc assez hypnotique. Il y a beaucoup de caisses claires irlandaises aussi, un son de harpe à la fin de Un Million. Voilà, c’est des petits détails qui font qu’on est allé chercher dans des nouvelles ressources. On a abusé un peu plus de l’autotune aussi. On prend la voix comme un instrument, ça nous amuse beaucoup de la triturer, de la pitcher, faire des effets et des couches.

Il y a un son vraiment insolite au début de Menu Du Jour.

Ah oui, c’est une flûte indienne. Cette instru est venue de Voyou avec qui on a co-écrit Vue d’en Face, il nous a fait écouter des prod’ puis on est tombé sous le charme de celle-ci.

Pour ce qui est de la direction artistique, vous avez choisi la sobriété (Je T’aime Encore, Karaté), ce qui change radicalement de l’univers décalé et kitch de Je Veux te Voir ou plus récemment Bassin. Comment vous avez travaillé l’esthétique du disque et des clips ?

On avait envie d’aller dans quelque chose de plus sombre. On avait en tête ce tableau de Friedrich qui s’appelle L’épave au Clair de Lune. Pour nous, c’était fort comme image, comme une fin de tempête, un apaisement qui est encore très sombre, très noir mais tu sais que la lumière va revenir. C’est une symbolique forte pour nous, c’est un état que tu traverses pour arriver à quelque chose d’autre. Avoir cette image tempétueuse, ce rapport à la mer aussi qui nous ramène à nos origines bretonnes qu’on avait jamais vraiment abordées auparavant. C’est encore une manière d’affirmer notre attachement à la Bretagne, cet aspect d’ancrage, on a failli appeler le disque « Ancré », mais aussi l’ancre d’un bateau à laquelle tu t’accroches pour te sauver. Et paradoxalement, on voulait aussi dégager quelque chose de très lumineux, très pur comme dans le clip de Je t’aime Encore. Je reviens et je fais un geste très intime, je me coupe les cheveux devant la caméra alors que pour moi, c’est quelque chose de très intime. J’ai jamais compris ces salons de coiffure avec des vitrines, c’est un moment intime, tu es en train de vivre une métamorphose. Revenir avec ce geste de me couper les cheveux, c’est un peu annoncer un changement mais en fait quand j’enlève ma perruque, on voit que je suis toujours la même. On voulait surprendre les gens.

C’est drôle parce que dans Safari Disco Club, il y a une chanson qui s’appelle Mon Pays où tu dis au contraire que tu as envie de quitter ce pays. Aujourd’hui tu as envie d’y revenir. Je vois vraiment ce disque comme un disque du retour et du manque.

C’était l’époque où on avait envie de se barrer aux États-Unis. Puis on l’a pas fait, parce qu’il y un truc trop fort qui nous tient accrochés à notre pays. On voyage beaucoup alors on a envie de revenir dans un endroit où on se sent chez nous.

Pour terminer, je voulais savoir comment vous allez envisager le live pour ce disque en vue des conditions un peu particulières du contexte sanitaire ?

On n’a pas vraiment de vision, on a plein d’idées mais on est contraints par les interdictions. Plus ça va, moins ça semble viable. On fera sûrement une formule différente qui permettra de tourner, de combler les gens et de nous combler aussi. On doit se réinventer, aller vers quelque chose de plus acoustique, plus unplug.

L’ère du Verseau – Recreation Center – sortie le 4 septembre.

Pauline Pitrou

Lyon / Paris

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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