RENCONTRE – Alexis Michalik : « Il y a toujours un peu de soi dans un personnage »

© Lisa Lesourd

À l’occasion de sa nouvelle sortie, Une histoire d’amour, nous avons rencontré Alexis Michalik, à la fois metteur en scène et comédien dans la pièce, au sein d’une discussion riche en émotions, création et esthétique. Portrait du comédien par le metteur en scène – ou vice-versa.

Pour sa cinquième création, nommée aux Molières 2020 dans quatre catégories (du théâtre privé, de la révélation féminine pour Marie-Camille Soyer, de l’auteur francophone vivant et du metteur en scène), Alexis Michalik a décidé, après près de dix ans sans jouer sur scène, de remonter sur les planches. Il incarne un écrivain acclamé mais torturé, talentueux mais cynique, qui va voir sa vie basculer quand il devra s’occuper de la fille de sa soeur mourante. Ce personnage, Alexis Michalik l’a imaginé, écrit, créé et, finalement, interprété. Il nous raconte.

Ce personnage de William, par ailleurs seul homme de la pièce, cet écrivain que l’on devine talentueux mais que la vie a rendu cynique, représente-t-il quelqu’un/quelque chose  ?

Alexis Michalik : Non, pas spécialement. Après, ce pourrait être une version de moi poussée à l’extrême, qui aurait extrêmement souffert et qui ce serait alors abîmé dans l’alcool, les cigarettes et tout ça… il y a toujours un peu de soi dans les personnages, il y a un peu de moi dans Katia, dans Justine, il y a un peu de moi dans chacun de mes personnages. A chaque fois, ce sont des versions de nous que nous allons travailler, étendre, pousser à l’extrême.

Dans une précédente discussion, vous disiez que vous pensiez pouvoir apporter quelque chose à ce personnage de William en l’interprétant vous-même  : quoi  ? Pensez-vous avoir réussi, comme vous le vouliez  ?

A.M : Déjà, je pense que j’avais les bons sentiments qui me traversaient pour jouer ce personnage. Et j’avais aussi l’impression que c’était le bon moment pour revenir au théâtre, un bon rôle pour moi  : c’est un écrivain, un créateur, il y a de l’autodérision à jouer ce personnage-là. C’était intéressant pour moi, et je pense qu’il est aussi intéressant de m’entendre dire des choses sur l’écriture, la création, ce sont des choses qui résonnent différemment quand c’est moi qui les dit, vu que j’écris moi aussi et que les gens qui viennent voir le spectacle savent que c’est mon métier. Et puis surtout, j’avais le bon profil, j’aurai pu me choisir pour incarner ce rôle lors d’un casting, il me correspond bien.

Vous êtes metteur en scène de la pièce. Comment avez-vous procédé lors du casting  ? De manière générale, qu’est-ce qui est important pour vous lors du choix des comédiens  ? 

A.M : Je cherche avant tout de bons camarades de troupe  : des comédiens décidés à tenir dans la durée également, qui ne risquent pas d’abandonner le projet en cours de route. Dans ce cas-là, comme je savais que j’allais jouer dans ce spectacle, j’avais vraiment envie de m’entourer d’une équipe très bienveillante. Et ça s’est fait de manière assez particulière  : on a fait une lecture, dans le Sud avec des amis, je venais d’écrire la pièce, et parmi ces amis il y avait Juliette Delacroix et Marie-Camille Soyez. Je leur ai donné les rôles de Justine et de Katia à lire et il y a eu comme une évidence, au bout d’une demi-heure tout le monde pleurait. Parfois, ça arrive aussi simplement que ça  : pour Claire, en revanche, j’ai vu deux-trois personnes en lecture-audition. De manière générale, je fais attention à ce que la troupe que je choisis soit constituée de bons comédiens, mais aussi de bons camarades.

Est-ce que votre relation à la pièce est différente lorsque vous la vivez à la fois comme comédien et comme metteur en scène ?

A.M : Ce n’est pas impossible, mais non, pas vraiment. L’envie de jouer est venue après la création. Je n’ai pas commencé à écrire avec l’idée d’écrire un personnage pour moi. C’est advenu au fur et à mesure de l’écriture, je me disais de plus en plus «  ah tiens il est pas mal ce personnage  », et l’envie de jouer est venue plus tard. La seule différence est que cette pièce est probablement la plus intime de mes pièces, car je parle du sentiment amoureux de manière plus profonde et personnelle, et forcément j’ai un lien fort avec cette pièce, mais tous mes spectacles sont comme mes enfants, je les aime les uns autant que les autres pour des qualités et des raisons totalement différentes. 

Pourquoi avoir décidé de remonter sur les planches ? 

A.M : D’abord parce que ça me manquait : ça fait presque dix ans que je n’avais pas joué. Ensuite, je pense qu’il est important, parfois, de retourner aux sources, pour tâter un peu du terrain  : le plateau, c’est un muscle qu’on travaille quand on est comédien. C’est se remettre en question tous les soirs, y mettre l’envie, l’énergie d’y retourner, et c’est se mettre au service d’un spectacle, c’est une démonstration d’humilité permanente et en même temps c’est tellement agréable de jouer, de communier avec un public, d’aller au bar discuter avec les gens après une représentation. Chaque soir est une nouveauté, on va peut-être être particulièrement ému par un partenaire, peut-être pas. C’est l’aventure, quoi. 

Cette pièce semble plus intime que les autres, plus familière, plus identifiable  : vous l’avez de fait écrite dans un contexte personnel un peu particulier, suite à une rupture. Est-ce exceptionnel, ou bien mettez-vous à chaque fois autant de vous dans les pièces que vous écrivez  ? 

A.M : Jusqu’ici, je disais toujours «  je ne me raconte pas dans ce que j’écris  », parce que je m’empare d’un sujet qui n’est pas du tout le mien. Mais, quand je prends du recul et que j’analyse un peu les éléments dans mes pièces, les thématiques, force est de constater qu’on se raconte toujours un peu. Je pense notamment à Edmond, qui est une pièce à laquelle j’ai pensé très tôt : il y a toute la thématique autour de l’envie du succès, de création, de briller, de faire quelque chose qui émeut les gens, ce sont des choses qui sont très personnelles. Et pourtant, lorsque j’ai eu l’idée je n’étais pas encore metteur en scène.

Maintenant, on choisit d’accorder plus ou moins d’importance à cette part d’intime. Lorsque je raconte quelque chose qui provient d’un souvenir personnel, ma première question est toujours «  comment est-ce que je vais rendre ça plus intéressant  ?  ». Pour Une histoire d’amour, j’ai vécu une rupture, mais aujourd’hui il y a Katia, Justine, William et Claire, qui sont des personnages qui n’ont rien à voir avec la rupture. Ce qui important, quand on est créateur, c’est de réussir à avoir assez de recul pour utiliser les choses qui nous traversent et les mettre au service d’une histoire qui n’est pas la nôtre.

Comment choisissez-vous vos projets ?

A.M : Parfois, c’est l’occasion qui fait la création. Par exemple, tel théâtre va me demander quelque chose et je vais en profiter pour monter une de mes idées, ou tel producteur qui me demande un projet. Et parfois, on a quelque chose en soi, qui revient et revient sans cesse, jusqu’à ce que l’on se dise «  mais en fait, il faut que je le fasse  ».

Edmond, c’est un projet qui a 15 ans et que je voulais absolument faire. Intramuros, c’est arrivé suite à une promesse à Colette Nucci, directrice du théâtre 13, de lui faire une création pour sa réouverture. Le porteur d’Histoire, c’est arrivé parce que Benjamin Bellecour m’a dit qu’il avait un espace qui se libérait pour un festival le mois suivant. C’est à chaque fois un peu différent, un peu de hasard, et surtout du timing. J’ai pleins de choses à raconter, mais il faut que je réfléchisse et que je me demande si le moment est bien choisi pour faire exister telle ou telle idée. C’est donc un mélange de hasard et d’envie.

Avez-vous des inspirations théâtrales ?   

A.M : Bien sûr, tout le temps. Mais surtout, l’inspiration n’est pas que théâtrale  : je pense que l’une des raisons pour laquelle les pièces fonctionnent autant, c’est parce qu’elles sont directement inspirées des séries, du cinéma, de la BD…d’un univers narratif qui n’est pas purement théâtral. Je dis souvent que Shakespeare est le plus grand auteur de tous les temps parce que c’est un très bon scénariste. Il y a de tout dans du Shakespeare, et je pense que s’il avait vécu aujourd’hui, il aurait produit des séries. Je pense qu’il y a une forte part d’inspiration des metteurs en scène et auteurs pour l’esthétique, mais il y a aussi une grande influence des séries et du cinéma  : quand je crée un spectacle, je m’adresse à un public qui n’est pas forcément un public de théâtre.

Pauline Bression et Alexis Michalik dans Une histoire d’amour © François Fonty

Justement le public : comment définiriez-vous le vôtre ?

A.M : C’est important, de définir un public  : et pour moi, l’important est que chaque personne venant voir mon spectacle ne se sente pas larguée, même si elle n’a pas l’habitude d’aller au théâtre. Et que les gens qui ont l’habitude d’aller au théâtre et qui ont les codes du théâtre s’y retrouvent également. Ce qui me rend le plus heureux, c’est quand il y a des jeunes, des classes qui viennent voir mes spectacles et qui en ressortent avec l’envie de retourner au théâtre. Pour moi, le théâtre est un art populaire, et ce serait dommage d’en faire autre chose. 

Vous avez commencé en tant que comédien, pour ensuite laisser peu à peu les planches au profit de la mise en scène. Pourquoi avoir arrêté de jouer ?

A.M : Je n’ai jamais réellement arrêté de jouer. J’ai arrêté le théâtre par manque temps, car quand j’ai commencé à voir mes pièces montées, je ne pouvais pas suivre mes spectacles et jouer en même temps. Et même si c’est très agréable de jouer, je me suis rendu compte, au fur et à mesure que les gens appréciaient ma manière de jouer et pour autant, ils n’en ressortaient pas bouleversés comme ils ont pu l’être ensuite par mes spectacles.

Je vois que ça touche bien plus les gens que n’importe quel rôle que j’aurai pu jouer. Je ne me suis pas mis en retrait du jeu, j’ai plutôt mis en avant la mise en scène et l’écriture, en acceptant que ce soit quelque chose pour lequel j’aie plus de choses à raconter.

De la part d’un metteur en scène, quels conseils donneriez-vous à un jeune aspirant à faire ce métier  ? 

A.M : Il faut d’abord avoir l’envie et les capacités. L’envie, c’est l’envie de diriger et de raconter. Un metteur en scène, c’est quelqu’un qui s’empare d’une histoire et qui l’apporte à un public. C’est quelqu’un qui va transformer un texte pour le partager avec un public. En revanche, il faut surtout avoir des qualités de chef d’équipe. C’est presque plus important que les qualités artistiques. Il doit être capable, humainement, de gérer une équipe, et c’est difficile. Il faut être diplomate, et avoir une autorité naturelle sur le groupe, sinon il risque de se faire dépasser. Il y a bien sûr aussi, le fait de se cultiver le plus possible, de lire, aller au théâtre, faire du théâtre soi-même : si on ne connaît pas les comédiens, on ne sait pas les diriger.

Un metteur en scène, donc, mais aussi un comédien, un acteur, un écrivain, un créateur. De ce bref échange, on en retient un amour pour la culture, le partage, le jeu, et aussi des souvenirs, disséminés avec pudeur dans chacune de ses œuvres. Il en faudra décidément plus que le personnage qu’est William pour réussir à décrypter la personne qu’est Alexis. Mais c’est un début.

Une histoire d’amour, d’Alexis Michalik. Du mardi au dimanche jusqu’au 15 novembre 2020, à La Scala de Paris, 13 boulevard de Strasbourg 75010. Plus d’informations sur la pièce.

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