CINÉMA

« Maternal » – Les brebis galeuses

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Maura Delpero, réalisatrice italienne, dresse dans ce premier long métrage de fiction des portraits exclusivement féminins, autour desquels gravite la maternité, cette figure fière et complexe qui les relie, les repousse, illustrant le désir et l’incapacité d’être mère dans une Argentine où l’avortement est encore interdit.

Buenos Aires, le Hogar, des femmes atteignent péniblement la porte du foyer pour jeunes mamans lorsqu’elles ne trouvent plus de solutions. Elles peuvent y dormir, sont nourries, accouchent et élèvent leurs enfants dans cette paroisse stricte mais rassurante. Ce lieu représente pour la plupart d’entre elles le dernier espoir, là où elles restent malgré leur volonté de partir. On y croise Fatima (Denise Carrizo) et Luciana (Augustina Malale), deux jeunes mères de dix-sept ans et leurs enfants : Michael (Alan Rivas) et Nina (Isabella Cilia). Mais aussi Soeur Paola (Lidiya Liberman), venue d’Italie pour terminer sa formation.

Ces trois portraits sont les trois piliers du récits et incarnent chacun à leur manière l’amour maternel. Fatima est timide, douce, mais parait incapable de démontrer son amour à son fils. Elle souffre en silence de ces naissances (elle est enceinte de son deuxième enfant) non-désirées. Luciana, son opposée, est turbulente, désobéit et agresse verbalement les bonnes soeurs quotidiennement. Son esprit est préoccupé par un certain jeune homme qu’elle « baise » et elle délaisse sa fille Nina. Soeur Paola est confrontée à ce duo d’amies et une complicité naît avec Fatima. Lorsque Luciana s’enfuie du foyer, Soeur Paola se voue entièrement à la petite Nina et s’attache à l’enfant.

Religion et révolte

Le contraste est évident. Le film s’ouvre sur le buste religieux et immaculé de Soeur Paola qui serre sa croix. Puis la caméra bascule sur le corps tatoué et nerveux de Luciana qui s’abaisse sur les toilettes. Le foyer-même est un lieu de contraste où se mêlent idéal et réalité. La musique de reggaeton résonne dans les couloirs bordés d’icônes, la « festa » où se déhanchent les jeunes mères à quelques pas de leurs nourrissons sur une musique effrénée est gardée par une rangée de bonnes soeurs patientant sagement derrière la porte. Ces femmes religieuses, pieuses, qui gardent le foyer et tentent de faire respecter l’ordre, prennent vite l’allure de fantômes blancs circulant parmi le désordre, l’indiscipline, et la contestation de ses habitantes. « Elles vont finir par te jeter dehors » la prévient Fati lorsque Luciana dépasse à nouveau les limites. Mais rien n’y fait, et l’on saisit très vite qu’il n’y a aucun lien entre ces femmes et la religion. Aucune ne se tourne vers Dieu pour se faire pardonner ses pêchers et les bonnes soeurs semblent dépassées. Ces femmes qui ont renoncé à la maternité doivent venir en aide à celles qui donnent naissance dans de mauvaises circonstances.

Ce n’est finalement que par le biais de l’amour maternel que Soeur Paola va pénétrer cet autre monde. Elle remplace peu à peu, en l’absence de Luciana, la figure maternelle que recherche l’enfant. Cet amour est interdit, par le voie qu’a choisi Soeur Paola, mais aussi par le retour de Luciana qui reste la mère biologique de Nina. C’est à ce moment précis que se dévoile la complexité et la profondeur des personnages. La religieuse Paola si sage et mesurée est empreint d’un violent besoin d’aimer, au point de braver les interdits. La cadre qui trône dans sa chambre, déclarant que « Si l’on a Dieu, on ne manque de rien » est violemment repoussé du regard par une femme tiraillée, en proie au désir puissant de veiller sur la petite fille. Pour comprendre Luciana, son choix d’abandon, son retour après coups et blessures, pour s’approprier son regard de mère, il faut aussi accepter la violence qui émane du personnage, qui insulte en appelant à l’aide.

Maternal - Univerciné Italien
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La caméra et le huit-clos

Les murs de la paroisse sont épais et Maura Delpero parvient à nous faire oublier l’extérieur. Le passé comme le futur sont deux entités mentionnées au mieux mais la parenthèse du présent, qui s’écoule péniblement dans ces couloirs hauts, sur cette allée extérieure gravie en secret, sur ce petit bout de toit qui renvoie à la liberté pour ces femmes presque prisonnières, perdure. Il s’étend et enferme le regard. La caméra semble s’être posée à l’ombre des icônes, fixant les allées et venues. Les corps des femmes se découpent du décor, sont immobiles, allongés, où se tordent brusquement dans un élan furieux. Les plans se détachent promptement les uns des autres, offrent un instant photographique calme et reposant dans ce tumulte.

L’auteure parvient à creuser des sujets profonds, comme le désir d’aimer, l’incapacité à le démontrer. Il y a dans les visages de ces femmes, des blessures profondes, des traumatismes et de la révolte. Les traits sont harmonieux malgré les émotions qui les animent. Cette oeuvre est infiniment féminine et intime. Seul le personnage de Michael aborde la masculinité, tel un espoir sur ce qu’attendent ces femmes des hommes : qu’ils soient là pour elles, et pour assumer les enfants à venir. Mais ces hommes sont de lointains échos et la réalité est autre. Ces femmes, ces actrices dont certaines sont de vraies mères du foyer, sont seules face à la brutalité du monde, qu’elles traversent avec leur regard d’adolescentes. La caméra à fait le tour, pousse Luciana, ses valises et le visage rond de sa petite fille hors du foyer. Elle se fixe un instant sur le visage de la jeune mère, où les yeux implorent, regrettent, haïssent et enfin, murmurent une dernière prière.

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