LUNDI SERIE – « I May Destroy You », mise en abyme thérapeutique

©OCS

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Deux fois par mois, la rédaction se dédie entièrement au «   petit écran   » et revient sur une série pour la partager avec vous. Toutes époques et toutes nationalités confondues, ce format vous permettra de retrouver vos séries fétiches… ou de découvrir des pépites. Aujourd’hui, mise en lumière sur I May Destroy You, série traitant du traumatisme du viol.

Écrite, co-produite, réalisée et interprétée par Michaela Coel, I May Destroy You est inspirée du vécu de sa créatrice. Si Netflix a été la première production à approcher Michaela Coel pour sa série Chewing Gum, celle ci a préféré se tourner vers la BBC et HBO pour sa deuxième œuvre pour petit écran. La réalisatrice et actrice voulait avoir pleine liberté dans cette écriture très personnelle. C’est donc sur OCS qu’est disponible la saison 1.

Arabella est une jeune autrice trentenaire londonienne. Un soir, alors qu’elle n’a plus que quelques heures avant d’envoyer son manuscrit à ses éditeurs, elle décide de rejoindre un ami dans un bar. Cette soirée au Ego Death se fini au petit matin, où l’on retrouve la même Arabella chez elle finissant son travail. Entre temps, elle gagne une blessure sur son front et une insomnie. Elle réalisera quelques heures plus tard qu’elle a aussi perdu de l’argent sur son compte en banque et la mémoire. 

Alors qu’elle essaye, avec sa meilleure amie Terry, de reconstituer sa nuit, un flash lui apparaît : elle voit un homme l’agresser sexuellement dans un endroit inconnu.

Durant les douze épisodes d’une trentaine de minutes, nous suivons la longue reconstruction psychologique d’Arabella après le viol qu’elle a subit cette nuit là.

©Natalie Seery/BBC

Carte blanche à la réalisatrice

L’écriture de I May Destroy You est un savant mélange de drame et d’humour. Alors que le sujet de l’intrigue est traumatique, le personnage principal ne sombre pas dans le pathos et le scénario regorge de situations et de répliques comiques. Dans cette série, on n’enferme pas le personnage principal à son drame, car Arabella n’est pas qu’une victime de viol mais une personne à part entière. Ainsi, l’événement dramatique est un point de départ de l’évolution d’Arabella en une nouvelle personne. Ce scénario va à l’encontre de la pensée presque générale qui dit que violer serait comme tuer une personne. Arabella continue de vivre, bien que difficilement, durant l’année suivant son traumatisme.

L’écriture appliquée de Coel s’illustre aussi par le développement des deux personnages secondaires, Terry et Kwame les amis proches d’Arabella. S’ils occupent moins l’écran, ils possèdent chacun un arc narratif propre et vivent également une évolution durant les douze épisodes de la série. Ces personnages permettent d’explorer d’autres types de violences sexuelles souvent tues car non jugées comme telles. 

©Natalie Seery/BBC

La liberté souhaitée par Coel est visible directement à l’image : la série est graphique, on n’hésite pas à parler (voire se photographier) aux toilettes ou filmer le personnage principal enlever son tampon avant d’avoir une relation sexuelle. La série ne se prive pas pour mettre en scène ses personnages sous l’influence de drogues dures achetées au préalable dans un square à Rome. Et, surtout, les différentes scènes d’agressions sexuelles sont exposées aux spectateurs. On peut soupçonner un moyen de leur mettre sous les yeux ces situations où la limite peut être floue, où l’acte peut sembler insignifiant, pour ensuite se concentrer sur leur impact psychologique sur les personnages.

I May Destroy You est une série réfléchie dans les moindres détails par sa coproductrice. Dans le podcast de la BBC « Obsessed with … I May Destroy You » Michaela Coel indique que beaucoup de détails (Easter Egg) sont cachés dans la série. Il serait donc nécessaire de regarder la saison plusieurs fois pour les voir. Pendant que certains spectateurs partagent et discutent leur trouvailles sur Reddit, la coiffeuse de la série explique sur Instagram les différents choix de perruques d’Arabella et leur signification. Le magazine Bustle revient sur le travail de coiffure et maquillage entrepris par Bethany Swan et Michaela Coel pour mettre à l’écran les différentes étapes psychologiques d’Arabella.

©Natalie Seery/BBC

« Chronique d’une milléniale brisée »

Arabella est, au début de la série, l’autrice d’un ebook nommée « Chronique d’une millénale blasée » et qui connait son petit succès. Ce titre, qu’on imagine non choisi au hasard, inscrit le personnage dans son époque. Alors que de nombreuse séries voient leur intrigue développées dans les années 90, I May Destroy You ne peut qu’être actuelle.

Lors de sa reconstruction, Arabella développe une addiction pour les réseaux sociaux. D’abord libérateurs, comme l’a été le #MeToo de 2017, ceux-ci l’entraînent malheureusement dans une sorte de haine dépassant ses revendications initiales. Son militantisme prend tellement de place qu’elle juge Kwame sans demi-mesure à propos d’un acte qu’il a commis dans vraiment le vouloir. D’ailleurs, son besoin de se mettre en scène et de devenir une porte-parole sur les réseaux sociaux la coupe petit à petit du monde réel et augmente sa paranoïa quant aux personnes privilégiées qui l’entourent.

Cette paranoïa est justifiée par le fait qu’autour d’elle aucun hommes, à l’exception d’un, n’est innocent. Que ce soit ses agresseurs, ses amis ou bien même son père, tous pratiquent la tromperie, laissent une charge mentale énorme à leur compagne, ou mentent. Ce n’est finalement qu’à travers le personnage du colocataire cis blanc d’Arabella, Ben (dont on ne sait rien de la vie privée) que le spectateur peut se réconforter quant à ces classes sociales dominantes.

©Natalie Seery/BBC

Enfin, la sororité à une place prépondérante dans cette saison. Terry et Anabella sont amies depuis l’enfance, comptent l’une sur l’autre, et se pardonnent leur erreur. Plusieurs fois — si ce n’est à chaque épisodes — elles se disent en cœur « Ta naissance est ma naissance, ta mort est ma mort ». Alors que le mot « sororité » ne prend que doucement sa place dans notre vocabulaire, I May Destroy You nous en présente une dans son exemple le plus pur. Ici, les femmes se soutiennent, ont confiance les unes dans les autres, s’unissent et ne se tirent pas dans les pattes.

La gestion d’un traumatisme

Arabella vit, Arabella parle, Arabella porte plainte, est écoutée, et devient un porte-parole. Son combat contre ses souvenirs passera par plusieurs addictions et auto-sabotages mais elle se soignera par ce qu’elle sait faire de mieux : l’écriture. Cette mise en abîme offerte par Michaela Coel s’interdit de devenir un guide sur “comment bien vivre son après viol”. 

En effet, par le personnage de Kwame, la réalisatrice nous illustre une gestion différentes du même traumatisme. Le jeune homme garde cet épisode de sa vie secret, tente de porter plainte mais n’est pas entendu, se noie dans une addiction différente et finit par se soigner par quelque chose de nouveau dans sa vie : l’amour.

Durant les douze épisodes, il n’y aura jamais de jugement sur ces deux manières de gérer son traumatisme. Michaela Coel va même plus loin dans le final : en offrant trois scénarios, elle offre aux spectateurs trois catharsis. Finalement, sa manière à elle de clore ce chapitre de sa vie ne vaut pas mieux que celui de Kwame, ou que celui qu’aura préféré le spectateur s’identifiant à Arabella.

En étant très personnelle, I May Destroy You réussit à être universelle dans son message. Quant à une éventuelle saison 2, Michaela Coel dit que le dernier épisode répond à la possibilité ou non que celle-ci existe.

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