« Les Équilibristes » – Sur le fil

©ARDECHEIMAGES

Les Équilibristes est le premier long métrage de la réalisatrice et documentariste française, Perrine Michel. Dans ce documentaire, elle aborde son histoire et celles de nombreuses autres familles à travers une immersion dans l’Institut des soins palliatifs des Diaconesses à Paris.

Perrine Michel perd son père d’un cancer en 2002. En 2007, la réalisatrice commence des recherches et des repérages pour un projet de documentaire sur les soins palliatifs après la réalisation d’un court-métrage en 2003, Le Pêcheur de lune, racontant la relation entre une fille et un père atteint du cancer. Elle intègre l’Hôpital Paul Brosse à Villejuif où elle fait la rencontre de Sylvain Pourchet qui y est médecin et chef de service et qui lui présentera dix ans plus tard l’Institut des Diaconesses où elle réalisera enfin son film.

Le combat face à la douleur

Immergée dans le combat quotidien contre douleur et celui de l’accompagnement à la fin de vie que mènent les aidants et les familles, Perrine Michel comprend que la place d’une caméra n’est pas dans une chambre d’hôpital. L’œil de verre serait trop intrusif dans un endroit où l’intimité règne. Elle décide alors de s’intéresser aux soignants, aux accompagnants et à la manière dont ils réussissent à tenir, à aider et à accompagner les patients.  Patient est un mot qui semble presque de trop dans cet endroit aux longs couloirs silencieux où chaque malade est un nom, une famille, une histoire, une douleur aussi et étonnamment un projet de vie que les soignants essaieront du mieux qu’ils le peuvent de réaliser. Car si l’on vient aux soins palliatifs pour y finir sa vie, endroit où donc aucun traitement n’est donné, on se rend rapidement compte que tout est fait pour insuffler la vie jusqu’aux derniers moments. Les soignants parlent beaucoup des patients et insistent sur le bien-être psychologique et physique de chaque personne dans son individualité et ses particularités.

Les Diaconesses est un endroit où l’on ne cherche plus à agresser après des mois de traitements douloureux et acharnés, mais où l’on cherche au contraire à soulager. Aux soins palliatifs, on ne substitue plus la maladie à la personne, on traite une personne et ses besoins en fonction d’une maladie. Dans la salle où ils se concertent, les membres de l’équipe médicale font vivre les patients et leurs histoires à travers leurs témoignages et redonne pourtant à la mort une incarnation universelle du cycle de la vie. Son omniprésence et leur manière d’accompagner les patients jusqu’à elle, écarte la conception horrifique du drame personnelle pour dédramatiser ce qui, de toute toute manière, est inévitable.

Le langage du corps

Le film alterne ainsi entre des scènes de dialogues où l’on tente de trouver les meilleures solutions pour répondre aux douleurs et aux souhaits des malades et des scènes de danse contemporaine où la réalisatrice vient donner à la thématique une corporéité toute personnelle et donc bizarrement aussi plus universelle.

Parce que oui dans les soins palliatifs il n’y a pas que de vieilles personnes en fin de vie, 30 % des décès surviennent avant 65 ans et 5000 enfants de moins de 18 ans y décèdent. Pierrine Michel met cinq ans à écrire son film qu’elle commencera en 2017. L’écriture du scénario coïncidera avec un cancer violent qui frappera sa mère et la fera partir en à peine un an. Cette maladie soudaine créera l’envie ou plutôt le besoin chez la documentariste de lier son expérience personnelle à ce projet de film. Elle se met alors à enregistrer sa voix pendant les longues conversations qu’elle a au téléphone avec les médecins, ses proches, sa mère, aussi.

Dans le film, elle superpose aux enregistrements intimes de sa voix, des scènes de danse contemporaine dans laquelle elle et les danseurs du Théâtre du Mouvement donnent corps aux émotions et aux tensions qu’elle vit. La danse est une discipline universelle et archaïque, et l’un des meilleurs moyens de mettre en lumière les ambivalences et les forces qui entrent en jeux pendant cette traversée de la maladie, traversée entre la vie et la mort. Les corps se tiennent, se lâchent, se séparent, et s’entrelacent et quiconque a déjà connue l’expérience du combat face à l’inévitable ressentira dans cette danse de la chair, une danse de ses propres émotions. Les scènes dansées correspondent à l’espace-temps si particulier dans lequel se retrouve le malade et ses proches. Un temps en suspend, une bulle hors du monde où tout tourne autour d’une seule question. On comprend à la fois par les discussions des aidants et la danse des corps, l’ambivalence et la cohabitation si proche que font vie et mort. Les relations ne sont pas simples et à la maladie vient s’ajouter des problématiques relationnelles qui rendent le soutien parfois injuste, douloureux, insupportable même.

L’envie de baisser les bras, la tristesse, l’injustice, la colère, l’acception tout est retranscrit à travers la violence fragile des corps qui, filmés de prêt, palpitant et valsant au grès du temps, offrent une image désintellectualisée du combat intérieur et extérieur contre la maladie. Accompagner quelqu’un c’est une danse sur un fil, et Perrine Michel et son équipe d’équilibristes offrent une danse intime et de grande justesse avec ce premier film.

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