« L’année du singe » – Voyage onirique à bord du navire Patti Smith

Crédits : éditions Gallimard

Le 1er octobre 2020 est paru aux éditions Gallimard L’année du singe, treizième et dernier ouvrage de la chanteuse, peintre, photographe et écrivaine Patti Smith. Dans ce roman de 192 pages, l’autrice revient avec poésie sur l’année de ses soixante-dix ans, plongeant ainsi le lecteur au cœur d’un voyage onirique à travers les États-Unis. 

Dans ce récit autobiographique d’une rare sensibilité, Patti Smith emmène le lecteur dans un voyage au cœur des États-Unis de l’année 2016. Cette année-là, année du singe dans la culture chinoise, est charnière à la fois pour l’artiste qui célèbre ses soixante-dix ans et pour son pays, divisé par l’élection américaine dont le suffrage finira par élire Donald Trump. Cette année-là, Patti Smith la passe à expérimenter la vie de bohème et à sillonner les terres des États-Unis, en proie aux rêves et à l’imagination. L’occasion de revenir avec poésie sur des thématiques essentielles telles que le rapport au temps qui passe, la mélancolie, le rêve, le deuil et l’amitié.

Une vie de poésie

Le livre s’ouvre sur l’arrivée de Patti Smith au Dream Motel, à San Francisco. Celle-ci remercie l’enseigne qui se dresse aux abords de l’établissement, qui lui rétorque  : «  C’est le Dream Inn, l’auberge du rêve  !  » Et sur la page d’à côté, une photo polaroïd de ladite enseigne parlante, prise par l’artiste. C’est dans cet univers doux et feutré que nous emmène l’autrice, ponctué de lieux visités, mais également de souvenirs, de mystères et des fruits de son imagination débordante. 

C’est par le moyen d’une narration resserrée que l’on pénètre l’intrigue onirique de Patti Smith. L’autrice use d’un style épuré à l’extrême, sans pourtant faire l’économie d’une poésie qui laisse au lecteur une sensation de flottant, de vaporeux à sa prose : une année s’écoule et pourtant le temps semble être suspendu dans le récit. Son entreprise est d’autant plus réussie qu’à travers chaque détail, se révèle petit à petit sa vision du monde, d’une sagesse optimiste qui ne s’abîme pas avec le temps, capable de capter la beauté en toutes choses. La désillusion n’habite pas le pays de Patti Smith. La narratrice écume les cafés, finissant par faire de ses tasses de café noir et des plats d’œufs au jambon des personnages à part entière dans son récit, rappelant les plus beaux romans d’Ernest Hemingway. 

À travers ces vagabondages bohémiens symptomatiques, le.la lecteur.rice est invité.e à découvrir, en plus du paysage étasunien, le paysage intérieur de l’artiste, riche et dense. Patti Smith arpente le pays, parce que rester en place trop longtemps, c’est être en proie à cette petite voix intérieure qui lui signalera qu’il est temps de partir. Mais ce voyage se fait aussi dans l’intériorité de l’autrice – qui trace le récit de son rêve – un long rêve dans lequel elle s’émerveille des choses simples et dans lequel le temps semble suspendu.

«  Tu es en plein rêve, ai-je songé, contemplant le long embarcadère qui apparaissait en ombre chinoise au clair de lune. Au même instant, en un flash, je voyais l’enseigne, au sommet de la colline, enveloppée d’une moustiquaire noire.  » 

L’année du singe, Patti Smith

Ce pays onirique est fait d’enseignes parlantes, de mystérieux papiers de bonbons, trouvés en des lieux inattendus tout au long de livre  ; tout aussi inattendus que sa rencontre avec Ernest, personnage énigmatique rencontré dans le WOW café, qui l’abandonnera au bord de la route alors qu’ils faisaient une pause sur leur trajet, et qu’elle recroisera plusieurs fois au cours de son périple, son visage apparaissant au milieu de la foule, au détour des cafés de San Francisco, à la manière d’une illumination ou d’un rêve.

Un royaume peuplé de fantômes

Le récit de Patti Smith aborde aussi des thèmes centraux tels que le deuil ou la vieillesse. Celle-ci relate au début du roman l’accident de son ami, le producteur Sandy Pearlman, qui est retrouvé inconscient et restera dans le coma tout au long de l’année du singe, avant de succomber à la mort. À travers le personnage de son autre ami, le dramaturge Sam Shepard – atteint d’une maladie qui le prive petit à petit de ses facultés physiques – l’autrice explore avec sensibilité les thèmes de l’amitié dans le temps et du déclin physique. Ces amis, leurs corps tous deux abîmés par le temps et les événements, sur lesquels plane l’ombre de la mort, reflètent en filigrane le voyage de Patti Smith à travers les années, et révèlent le fait qu’elle aussi entame, l’air de rien, la dernière partie de sa vie. 

«  Comment ne présenter cela autrement qu’en disant la vérité  ? Sam Shepard ne gravirait pas physiquement les marches d’une pyramide maya ni ne ferait l’ascension d’une montagne sacrée. Au lieu de cela, il glisserait en douceur dans le grand sommeil, comme les enfants de la ville mort étalaient les feuilles de papier paraffiné sur les monticules de cadavres filant vers le paradis.  » 

L’année du singe, Patti Smith

L’imaginaire de Patti Smith est également peuplé des auteurs qui l’accompagnent et guident sa vie d’artiste  : Rimbaud, toujours, mais aussi Pessoa, Allen, Whitman ou encore l’auteur de polars dont elle discute avec l’énigmatique Ernest, Martin Beck. Tous ces personnages côtoient les êtres chers que la mort a séparé de l’autrice  : amis comme parents. Dès lors, vieillir, c’est apprendre à faire son deuil. Il y a néanmoins une forme de sagesse qui ponctue ce qui pourrait constituer une désillusion : la mort a emporté certains de ses êtres les plus chers, mais la narratrice ne cède pas au cynisme et continue dans son récit à faire la narration de cet éloge de la vie, cet émerveillement à la limite de la candeur qui fait le caractère d’une femme solaire, résolument tournée vers l’avenir.

«  Voilà ce que je sais. Sam est mort. Mon frère est mort. Ma mère est morte. Mon père est mort. Mon mari est mort. Mon chat est mort. Et mon chien, mort en 1958, est toujours mort. Et pourtant, je persiste à penser que quelque chose de merveilleux est sur le point de se produire. Demain peut-être.  »

L’année du singe, Patti Smith

Un optimisme qui ne fait aucune concession au réel

L’année du singe, c’est l’année de ce petit animal malicieux qui joue avec le climat, la politique et aussi avec nos malheurs. Le petit singe accompagne la narratrice tout au long de l’année 2016, comme un oiseau de mauvais augure, annonçant les bouleversements de sa vie, tant intimes que politiques, à l’instar de la division de l’Amérique causée par la perspective de la présidentielle, qui se soldera par l’élection du candidat républicain, Donald Trump.

«  Et donc cela continuait. Quelle que soit la direction dans laquelle j’allais, ou l’avion dans lequel j’étais, c’était encore l’année du Singe. Je me déplaçais encore dans une atmosphère de lumière artificielle aux bords corrosifs, l’hyperréalité d’une coulée de boue pré-élection clivante, une avalanche de toxicité infiltrant chaque avant-poste. J’essuyais constamment la merde de mes chaussures, je continuais de vaquer à mes affaires, celles consistant à être en vie, en faisant de mon mieux.  » 

L’année du singe, Patti Smith

 Le voyage intime de Patti Smith passe aussi par les bouleversements du réel, qu’elle analyse avec lucidité. L’autrice, en constatant l’aridité du monde, ne renonce pourtant pas à un optimisme subtil qui, sans nier les catastrophes qui parcourent le monde de plus en plus vite, se déploie sous la forme d’une sagesse salvatrice, d’un apaisement. Si le petit singe s’amuse à mettre le monde sens dessus dessous, il ne nous empêche pas d’admirer la beauté des choses qui s’offre à nous  ; le pays des rêves reste toujours habitable. 

«  On ne les voit pas ces choses-là. On les sent, comme toutes les choses importantes  ; elles arrivent, elles entrent dans vos rêves. Par exemple, a-t-il ajouté d’un air entendu, là, vous êtes en train de rêver.  »

L’année du singe, Patti Smith

L’année du singe de Patti Smith, hors série littérature, éditions Gallimard, 18 euros. 

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