« La Première marche » – Banlieusard.e.s & fier.e.s

© OUTPLAY FILMS

En 2019, quatre étudiants organisent la première Marche des fiertés en banlieue cinquante ans après Stonewall. Pour leur premier documentaire, Hakim Atoui et Baptiste Etchegaray les ont suivi armés de leur caméra. Un documentaire débordant de jeunesse, d’énergie, guidé par les mots intersectionnalité et inclusivité.

Ils s’appellent Youssef, Yanis, Annabelle et Luca et sont membres de l’association Saint- Denis Ville au Cœur. En 2018, ils ont un projet fou. Organiser la première Marche des fiertés en banlieue, à Saint-Denis. Une ville dont l’image est victime de préjugés négatifs et se situe à plusieurs kilomètres des combats LGBTQ+. Pourtant, pendant un an, ils ne lâcheront rien pour scander leur slogan « Banlieusard.e.s & Fier.e.s » dans les rues de la cité des Dionysiens. Cette bande de potes, c’est d’abord un engagement associatif et militant fort, un enthousiasme et un dynamisme à toute épreuve. Une envie profonde de lutter contre les inégalités qui va les mener à combat, cette marche intersectionnelle et inclusive. Leur point de départ : le postulat que certaines personnes – comme Youssef lui-même, marocain et homosexuel – cumulent les discriminations et les préjugés. Comment faire accepter toutes ses identités ? Pour le jeune homme, « C’est exactement ça la thématique que l’on a envie de mettre en valeur avec cette marche des fiertés, la thématique de l’intersectionnalité, c’est quand on cumule les discriminations et que l’on se retrouve piégé dans une espèce de sac de neufs social qui fait qu’on arrive à se représenter nulle part. On a les fesses entre deux chaises. Ça provoque des névroses incroyables ! Même moi au bout du compte j’entends toute cette critique dans les reportages télé, quand j’entends tous ces discours à propos des banlieues justement, je sais pas où me mettre. Je me demande à ce moment-là si je suis obligé d’abandonner mes identités musulmanes et arabes uniquement pour pouvoir vivre ma vie de queer ? Mais non c’est pas du tout ce que je vais faire, clairement pas ! ».

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Première marche, premier documentaire

Après avoir chacun travaillé dans le cinéma plutôt dans la distribution pour l’un, plutôt le journalisme pour l’autre ; Hakim Atoui et Baptiste Echegaray réalise avec La Première marche leur premier documentaire. Dès le premier plan, nous sommes en immersion avec eux face à cette jeunesse combative et enthousiaste. Les réalisateurs semblent se laisser porter par chacun d’entre eux, ils les suivent – et nous avec – que ce soit dans l’organisation pure de l’événement : les AG, les interventions publiques, les distributions de tracts, le collage sauvage d’affiches ou encore des réunions entre eux dans une chambre ; mais aussi les verres en terrasse, les discussions plus personnelles sur leur identité et leur militantisme. Chacun se livre et est écouté. Leur humour, leur recul et leur détermination sont l’espoir du futur. Pour eux, « tout est politique » et il faut avancer pour combler les inégalités.

Mais ce qui ressort du documentaire, c’est que ce ne sont pas uniquement des idéalistes aux belles valeurs. Youssef, Yanis, Annabelle, Luca et leurs amis savent de quoi ils parlent, ils ont étudié, ils ont lu. Le discours qu’ils tiennent ne vient pas seulement du cœur. Ils connaissent le terrain et comme le dit Yanis, enfant de militants dans leur travail, « J’ai grandi, j’ai vécu dans un endroit où je voyais les problèmes au quotidien (…) et je les ai aussi subi donc à un moment c’est tout simplement ça qui m’a poussé vers le militantisme et aussi rencontrer des gens qui agissent, et me rendre compte que moi aussi je pouvais le faire ». D’ailleurs à la question d’un des réalisateurs sur son envie de quitter Saint-Denis, il répond ainsi : « C’est pas à l’ordre du jour. Je pense que j’ai la chance de vivre dans un milieu, dans un endroit où il y a pleins de choses à faire. Je le vivrais un peu comme une trahison de quitter Saint-Denis, en plus mes projets ils sont à Saint-Denis pour l’instant ». Six mois de film, une superbe marche des fiertés qui a bel et bien eu lieu en 2019 – 50 ans après Stonewall – et dans une ville où personne ne l’aurait imaginé, pour un documentaire nécessaire, proche de ses acteurs et qui intervient comme une lueur prometteuse d’engagement positif. « En 58 ans, je n’ai jamais vu une marche d’un telle ampleur » s’exclame une dionysienne ! Un pari réussi pour un film réjouissant !

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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