« Kajillionaire » – Corps et décor(s)

© Focus Features

Dans son dernier long-métrage, Miranda July poursuit son exploration des formes doucement déséquilibrées de la société. La famille d’escrocs de Kajillionaire, qui survit grâce à une ingénieuse palette de larcins, incarne cet esprit du pas de côté cher à la réalisatrice. Ce sont alors les corps des membres de cette famille qui tordent les contours du décor pourtant si conformiste des États-Unis.

Dès les premières minutes, la caméra de Miranda July s’installe, en plan fixe, face à l’agence postale de la banlieue urbaine où vivent Old Dolio (Evan Rachel Wood) et ses parents Theresa (Debra Winger) et Robert (Richard Jenkins). Dans ce cadre immobile prenant pour objet un lieu du quotidien, où répétition et fonctionnalisation dominent, s’immisce un corps. Old Dolio, dissimulée sous d’amples habits, à peine visible derrière ses longs cheveux, exécute une improbable chorégraphie. Sauts à pieds joints, roulade avant, sous le regard de ses parents, elle tente d’éviter celui des caméras de surveillance pour pénétrer dans le bureau et voler à l’aveugle quelques affaires que la famille pourra revendre pour rembourser les loyers impayés.

A l’image de cette mobilisation exemplaire d’un corps qui court-circuite la normalisation des gestes quotidiens, le film serpente entre tendre ironie et absurde nécessité. L’indécence amusante du logement de la famille esquisse cette ambivalence : trois fois par jour une mousse rose coule sur les murs du bureau désaffecté. Au sous-sol d’une usine, les trois marginaux doivent donc éponger cette matière qui, inlassablement, s’immisce dans leur lieu de vie. Cet empiètement du décor sur les corps, une fois encore chorégraphiés lors de l’exécution de la tâche, ne s’accomplit pas en pure perte. Pour Old Dolio et sa famille, il s’agit de payer le loyer bien en-deçà des prix du marché, de survivre en dehors du cadre. Pour la réalisatrice, il s’agit de discrètement souffler aux spectateurs et spectatrices qu’une force créatrice réside dans les éléments du quotidien.

C’est d’ailleurs au cours de l’une des escroqueries de routine de la famille que surgit un nouveau corps, celui de Melanie (Gina Rodriguez). Rencontrée dans l’avion au retour de New-York, cette dernière se fait passer pour la fille du couple parental au moment de la réception des valises à l’aéroport. La magouille est simple  : Robert, Theresa et Melanie passent pour une famille revenant de vacances et partent avec les trois bagages. Old Dolio, seule fait une réclamation auprès de la compagnie pour perte de valise et récupère l’argent de l’assurance.

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Nouvelle dans la ronde d’escrocs, Melanie détonne. Toujours un ton à côté, elle contraste aussi bien physiquement que socialement avec Old Dolio. Ses habits cisèlent ses formes, son corps est événement. Pure présence, Melanie dérègle la vie familiale. La rencontre fortuite se mue en tentation vers le péché de la normalité. Le trouble semé dans l’organisme par sa présence inaugure une reconfiguration des liens qui unissent Old Dolio à ses parents. L’intérêt manifeste de Melanie pour cette dernière introduit dans le film une passion nouvelle (l’unique peut-être ?)  : l’affection. Dissoutes par l’habitude calculatoire du vivre ensemble de la famille (chaque butin est divisé en trois mais tous les frais le sont aussi. Old Dolio n’est pas enfant mais associée) les marques affectives ne font pas sens dans leur monde. D’où la fine intelligence de Miranda July d’insérer dans les combines du quatuor une assez longue séquence de mise en scène de la vie quotidienne. Entrés chez un vieux monsieur pour voler quelques objets anciens ou un carnet de chèque, les truands sont sommés par la victime, mourante, de jouer le rôle de sa propre famille. Abandonné par ses enfants, il veut pouvoir retrouver un temps de normalité avant de mourir. De façon ingénieuse, Miranda July sculpte la forme d’une famille normale par les sons et bruits d’un quotidien inédit pour Robert, Theresa et Old Dolio. Couverts entrechoqués, piano, futiles conversations, télévision etc. sont autant d’indices d’une recomposition possible du schéma familial. Et alors qu’Old Dolio, Melanie, Robert et Theresa sont conscients d’être en représentation, leurs corps souriant trahissent le passage vers un autre équilibre.

Comme tout organisme vivant, celui de la famille s’adapte au corps étranger en créant de nouvelles normes. Chemin faisant, le film s’attarde donc sur le développement de la relation entre Melanie et Old Dolio qui dessine un nouveau possible qui s’accompagne d’un changement de décor. Magasins, station-essence, restaurant… les États-Unis se dévoilent comme une possible scène d’intégration de trois astucieux protagonistes.

Mais il faudra toute la tendre inventivité roublarde des parents pour actualiser la rupture devenue inéluctable en ces lieux normalement hostiles, entre eux et leur fille. Dépouillant l’appartement de Melanie – dans lequel Old Dolio s’est réfugiée – après avoir joué aux parents modèles célébrant l’anniversaire de leur enfant, ils laissent le ticket de caisse des cadeaux offerts… moyen original de contourner les codes du témoignage d’affection envers leur progéniture ! Alors, dans la brèche chiffrée du montant total des articles rendus (l’équivalent de ce que les parents devaient à leur fille), deux corps soulagés s’engouffrent, unis dans une étreinte trop longue qui excède la durée narrative nécessaire. Un dernier pas de côté de la part de la réalisatrice qui se joue des clichés du happy-end avec adresse et saveur pour le plaisir des spectateurs et spectatrices.

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