« City Hall » – Réalités d’une utopie démocratique

© Météore Films

Un an après Monrovia, Indiana explorant les entrailles de l’Amérique rurale, le cinéaste Frederick Wiseman revient avec un documentaire monumental, City Hall. Centré sur le quotidien du maire de Boston, le supra-long métrage exploite le pouvoir du collectif et de la démocratie participative dans l’action locale. Une œuvre indubitablement engagée, à retrouver en salles, à moins de quinze jours des présidentielles américaines.    

Présenté hors-compétition à la Mostra de Venise, City Hall suit l’agenda du maire démocrate et interventionniste de Boston, Martin Walsh. Un retour aux origines pour le réalisateur nonagénaire, qui y est né et y a enseigné. À travers l’auscultation de nombreux services municipaux et la capture de l’atmosphère générale de la capitale du Massachussetts, Wiseman réussit à transformer des scènes à première vue sans intérêt en scènes réflexives dressant un état des lieux de la société américaine. Ce constat est d’autant plus remarquable que pendant toute la durée du documentaire – 4h32, excusez du peu – le réalisateur parvient à captiver son spectateur sans qu’il ne divague.

Se réunir et se rassembler n’est actuellement pas dans l’air du temps, à tout point de vue. Pourtant, à en croire ce dernier chef d’œuvre, la force et la légitimité de la prise d’action réside dans le débat, dans la confrontation simultanée des idées entre les administrés, tout du moins à l’échelle locale. Cette capacité de concertation acquiert une force davantage politique lorsqu’à plusieurs reprises, la comparaison est faite avec l’État fédéral et Donald Trump. Ici, l’ouverture d’esprit, la tolérance, et la foi vis-à-vis des institutions règnent, là où à Washington D.C. l’actuel président serait réticent. En raison de l’inouïe diversité des témoins et des thématiques sociales abordées, City Hall est assurément la réalisation contestataire la plus aboutie de Wiseman. 

La méticulosité dans le filmage direct

Fidèle à lui-même, Wiseman prolonge son style filmique, en étant toujours au plus près de ses témoins. L’absence de voix-off permet au spectateur de faire sa propre idée de chaque scène, qui sera sujette, ou non, à certaines émotions. Avec, comme point de départ, la parole, issue majoritairement de longs débats. L’image est brute, tirée de la vie de tous les jours, et surtout, entière.

© Météore Films

Entre chaque scène de discussions, la ville est scrutée sous tous ses angles, sous forme de plans fixes  ; là encore, la beauté dans le cadrage et la finesse dans le montage érigent des bâtiments au stade de monuments, des passages anodins en instants inattendus. On retiendra notamment cette image où un camion-poubelle engloutit successivement un sommier puis un barbecue à gaz avec une certaine facilité, où certes une certaine cocasserie peut faire sourire, mais dont l’action peut laisser libre cours à diverses interprétations. Grâce à l’alternance de ces plans fixes avec d’autres scènes parlées, le cinéaste donne l’image d’une ville qui évolue doucement mais sûrement, au moyen du mouvement d’acteurs locaux.

Ne jamais négliger l’Histoire

Pour le maire bostonien, la ville ne sera capable d’avancer qu’à la condition de prendre en compte son histoire. Ainsi, elle sera plus à même de bâtir de nouveaux projets qui feront sens, car constructifs. Grâce à Wiseman, qui promène sa caméra tel un stagiaire en mairie qui suivrait de près son élu, les situations qui font références à l’histoire sont nombreuses. C’est par exemple le cas de l’évocation des origines du maire, irlandaises, où celui-ci fait de l’immigration une force, contrastant avec le discours étriqué de Donald Trump. De même, le réalisateur consacre un long passage de son documentaire à une cérémonie de vétérans, comme pour faire de la ville un lieu de mémoire et toujours se souvenir, pour ensuite mieux renaître de ses cendres.

City Hall est un long-métrage qui arrive à point nommé, dans une époque de crise de confiance vis-à-vis des institutions publiques et leurs représentants. En dépeignant de la tête aux pieds la stature et la force de caractère de Martin Walsh, avec sympathie mais sans vénération, Wiseman montre à quel point la démocratie locale peut amener à des actions concrètes qui respectent toutes les parties. Qui sait, peut-être jusqu’à redonner foi en la politique à certains.

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