Cannes 2020 – « Drunk » : Qui boira vivra ?

© Haut et Court

On avait un peu perdu le cinéaste Thomas Vinterberg depuis quelques films, échouant souvent à tenir son sujet comme c’était le cas dans La Chasse (2012). Il revient en forme olympique avec ce qui est probablement son meilleur film.

Boire, courir, vomir, boire, courir, écran noir. Cet écran noir revient à plusieurs reprises dans le film, notamment quand il faut annoncer le taux d’alcool dans le sang des personnages principaux de l’histoire. Quatre professeurs d’un lycée de Copenhague ne sont pas à l’aise dans leur vie professionnelle, ni dans leur vie privée. Par conséquent, ils se plient à une théorie développée par un psychologue norvégien qui considère que l’être humain a un déficit d’alcool de 0,5 gramme dans le sang. Le postulat a quelque chose de comique qui, raconté ainsi, évoque Le Pari des Inconnus. École danoise oblige, le comique instillé par le réalisateur Thomas Vinterberg est contaminé par une pesanteur sociale. L’alcool se mélange au sang.

C’est la situation qui pousse Martin à accepter de prendre de l’alcool malgré une abstinence presque éternelle. Les élèves se plaignent de la qualité relative des cours d’histoire dispensé par le personnage de Mads Mikkelsen, lui jetant à la figure le risque d’échec au concours. Lors d’un dîner avec trois autres collègues et amis, Martin goûte au plaisir de l’alcool, de la sensation que procurent les premiers verres. Une fois la règle posée, pas d’alcool après 20h et une consommation uniquement sur le lieu de travail. Le personnage semble à nouveau goûter à la vie. Le cadre est plus vif, Martin gagne en assurance et ses cours passionnent les élèves. Tous ne réagissent pas de la même manière à partir du moment où l’individualisation du taux se mêle à la danse. Il faut augmenter la dose pour arriver à un seuil optimal de bien-être.

La morale au vestiaire

C’est l’une des grandes forces du film. Le regard de Vinterberg n’est jamais punitif ou donneur de leçon. Il y aura bien quelques commentateurs obsédés par la polémique qui en feront une cause morale. Mais l’art doit se soucier de la forme et c’est là que l’intelligence de Vinterberg émerge. Les personnages n’ont pas le même rapport à la consommation de l’alcool et la forme du film tient toute entière dans ce lien au personnage principal. En effet, sa jouissance individuelle (jusqu’au sexe) parasite son regard sur les autres. La première phase euphorique est suivie par une gueule de bois qui vient déséquilibrer l’égalité supposée par le spectateur. La première partie du film nous montre les personnages reconquérir leur vie avant de les voir sombrer, de différentes manières, dans cette gueule de bois qui s’apparente à un retour au réel. Le jeu de Mads Mikkelsen nous trompe sur la réalité des scènes, le personnage n’est heureux qu’en lui-même et la famille qui l’entoure n’est présente que pour satisfaire ses désirs.

© Haut et Court

L’isolement des personnages est symbolisé par l’écran noir qui vient rappeler le taux d’alcoolémie. Ils sont seuls face à leurs problèmes. Le personnage de Tommy, l’entraineur de football, est rapidement évacué des scènes euphoriques pour sombrer dans l’alcoolisme, ce hors-champ qui guette tous les personnages. Mais l’alcool est surtout un révélateur des problèmes sociaux qui touchent ces professeurs danois. Ils allaient mal avant, ils vont toujours mal et on ne sait pas comment ils iront ensuite si on excepte le destin de Tommy. Comme dans Festen, la fête fait resurgir des vieux démons et la part comique du film n’est là que pour camoufler une noirceur qui n’attend qu’un faux pas pour sortir du bois.

Encore un petit verre

Martin, campé par un Mads Mikkelsen en grande forme, ne dit pas adieu à l’alcool. Il trouve dans une consommation mesurée – les gueules de bois peuvent lui être fatales le moyen de modifier sa vie. Contrairement aux autres, l’arrivée de l’alcool est synonyme de reconquête du cadre, de ses liens avec sa famille et du triomphe de ses élèves au concours. L’extase des jeunes dans la première séquence du film répond à la célébration dansée à la fin. Son paradis perdu est retrouvé le temps d’une scène en suspension où l’acteur Mads Mikkelsen livre un spectacle qui oblige la caméra à le suivre. Dompter la bête alcool revient à maîtriser le cadre.

La caméra portée, qui peut avoir quelque chose d’agaçant dans les précédents films du cinéaste, est l’un des éléments du Dogme95, mouvement formé par Thomas Vinterberg et Lars von trier. Ils arrivaient, dans les années 1990, en réaction aux grandes productions lissées qui regorgeaient d’effets spéciaux. Les premiers long-métrages de ces cinéastes avaient pour esthétique le crade, le fauché et l’improvisation. Dans un sens, il est plutôt rassurant que Vinterberg se soit éloigné de ces canons pour conserver uniquement la caméra portée. Cela permet de coller aux mouvements (supposément) imprévisibles des comédiens, de les approcher au plus près pour étouffer les personnages et les spectateurs. La libération finale, sous l’égide du champagne, n’est donc que salvatrice.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.