Cannes 2020 – « ADN » : Une affaire de bruit et de fureur

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NB : La rédaction est très embêtée et consternée par les propos de la cinéaste, qu’elle ne cautionne absolument pas. Néanmoins, et au vu de la situation actuelle, il est urgent d’aller au cinéma et de soutenir les films qui ont le courage de sortir dans ces conditions.

Sélectionné et labellisé Cannes 2020, ADN, le nouveau film de la réalisatrice-actrice Maïwenn – co-écrit avec Mathieu Demy – est bouleversant de justesse. De la gestion du deuil par une famille dissonante à la recherche de sa propre identité et de ses racines, difficile de retenir ses larmes.

« Je t’ai élevée de mon mieux comme le font tous les nôtres. Mais était-ce pour ton bien ? Ou pour faire comme les autres ? Tous ces doutes qui apparaissent et cette question affreuse. C’est moi qui t’ai élevée, mais es tu seulement “heureuse ?” ». Ce sont par ces paroles de la chanson d’Idir, Lettre à ma fille que se termine ADN le dernier film de Maïwenn. Une chanson non prévue au scénario dont les mots résonnent et résument tout ce que la réalisatrice-actrice a voulu exprimer dans son nouveau métrage où elle oscille devant et derrière la caméra.

Du film choral…

Cinq ans après Mon Roi, ADN s’attache à représenter une famille désunie dans l’union. Une assemblée de personnalités dissonantes se retrouvant autour d’une figure centrale, celle du grand-père, pilier de toutes et tous. Deux parties semblent se dessiner naturellement dans le film de Maïwenn où son personnage Neige passe du statut d’observatrice concernée à celui de protagoniste principal de l’histoire qui se joue. Le tout est une affaire de famille. Une maison de retraite, des rires, des chamailleries comme il y en a dans tous les clans. Émir est en fin de vie, tous sont réunis autour de lui. Il ne parvient plus à parler mais les siens le font pour lui. Sa petite-fille Neige a fait faire un livre sur sa vie, de sa jeunesse en Algérie à son installation en France : tous ont leur mot à dire dans l’hystérie collective. La réalisatrice saisit avec brutalité et amour ses instants de vie où chaque acteur.rice brille tour à tour et jouit d’une liberté de jeu alliée à une direction d’acteur maîtrisée. La puissance sauvage de Fanny Ardant et Dylan Robert (César du meilleur espoir masculin 2019 pour Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin) se mêle à la douceur abrupte de Marine Vacht, de Florent Lacger et de Henri-Noël Tabary, ou l’intelligence de Caroline Chaniolleau. Louis Garrel y incarne l’humour et les respirations du film quand le metteur en scène Alain Françon endosse le rôle du père absent.

Quand le grand-père décède, les rancoeurs explosent, les rapports entre les uns et les autres oscillent entre l’amour et la haine. « C’est lui qui faisait qu’avec tout ce qui nous séparait on était une famille. » Se joue ici, un film choral dans la même énergie et la même manière de filmer viscérale que Polisse. Maïwenn dissèque avec lenteur des instants universels que tous nous avons vécu un jour. Le corps du grand-père veillé par ses proches qui doit quitter la maison de retraite, les pompes funèbres, le choix du cercueil, la cérémonie. La mise en scène est tellement proche des personnages que la souffrance anime chaque plan, les émotions sont décuplées et heureusement les interventions du personnage de Louis Garrel censé être l’ex de Neige apporte une dose de légèreté au film. La cinéaste explore alors le processus du deuil commun à tout être humain et différentes possibilités de le vivre à travers cette palette d’individus.

À la recherche de son soi perdu

Le patriarche de la famille protégeait Neige de ses parents toxiques. Deux relations compliquées mises en lumière sous forme de deux scènes parmi les plus bouleversantes du film. La première entre l’héroïne et sa mère après avoir récupéré les cendres de son grand-père : Fanny Ardant et Maïwenn se confrontent dans un dialogue déchirant de réalisme et de sincérité où la fille avoue à sa mère que ce n’est pas normal qu’à son âge elle ait encore peur d’elle. Elle ne supporte pas son toucher, son odeur même si elle l’aime profondément. La violence et la brutalité de cette scène pourrait être en miroir d’une autre querelle l’opposant cette fois à son père facho, prenant le parti de l’onirisme pour exiger qu’il fasse un test ADN.

L’impact de la mort du grand-père sur Neige, la conduit à questionner son identité et ses racines. Dans la deuxième partie du film, la cinéaste nous emmène avec elle dans une quête de soi obsessionnelle. Tout interroger, comprendre le fait d’être petite-fille d’immigré, Neige veut la nationalité algérienne et veut savoir de combien est le pourcentage de sang algérien qui coule dans ses veines.

Une idée fixe pour appréhender son héritage menant à un final libérateur et jubilatoire. Finalement, à travers cette histoire intime, la réalisatrice rend un bel hommage à la diversité, à toutes les origines mélangées dans nos corps ou comment intégrer d’où nous venons pour mieux se connaître soi-même et pouvoir avancer. Le personnage s’extirpe du chaos familial pour trouver comment se réconcilier avec elle-même. Et si parfois, le film est plus maladroit dans ces séquences, et peut-être trop personnel dans ces instants d’introspection, laissant ici le spectateur observateur. La réalisation à fleur de peau, jouant avec les émotions, empêche de s’extirper du scénario (co-écrit avec Mathieu Demy) et tourmente en plein coeur.

Se mettant en scène en tant que personnage principal et évoquant des thèmes qui lui sont très proches dans la vie, jamais la réalisatrice ne tombe dans l’égo-trip que le métrage semblait annoncer. Au contraire, Maïwenn affirme une générosité totale et pendant 1h30, ses larmes sont les nôtres.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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