« Betty » – Six pieds sur terre

Betty

Crédits : éditions Gallmeister

Le 9 septembre dernier, les éditions Gallmeister publiaient Betty, le roman fleuve de l’américaine Tiffany McDaniel. Entre réalisme poétique et magie dans la misère, ce livre retrace les chemins épineux des femmes de la famille Carpenter. 

Betty naît en 1954 à Ozark (Arkansas) et grandit à Breathed, en Ohio. Elle est la quatrième d’une fratrie de six enfants mais c’est surtout la mère de l’autrice Tiffany McDaniel. Ce roman lui rend ainsi femmage en racontant son courage, sa puissance et sa poésie au travers d’une intrigue dont elle est le sel. Comparée rapidement à son père Landon, la jeune fille fait preuve d’audace et de maturité face aux violences prématurées qui heurtent sa famille. Insultés, rabaissés, moqués, les Carpenter – du fait de leur lignée Cherokee – croient vivre une malédiction qui porte finalement le nom de racisme. Avec ses cheveux et sa peau noir, Betty se moque de ne pas rentrer dans les standards de beauté façon Shirley Temple. Elle préfère trouver en elle une beauté qui lui est propre : grâce à son art, à ses valeurs et à ses choix.

« Donne-moi un mur, je te donnerai un trou. Donne-moi une fenêtre, je te donnerai une vitre brisée. Donne-moi de l’eau, je te donnerai du sang. »

Betty, Tiffany McDaniel

«  Tsa-la-gi. A-nv-da-di-s-di »

Sorte de psaume conducteur du roman, ce dicton Cherokee rappelle l’importance de toujours se souvenir de ses ancêtres, de leur puissance et de leur dignité tant bafouée par l’État Américain. Au fil de l’intrigue, Betty récolte les légendes de son père, les chansons de sa sœur et les traumatismes de sa mère. Sans toujours le vouloir, elle prend en charge une partie de leurs malheurs en les écrivant frénétiquement sur du papier afin de les enfouir six pieds sous terre comme pour éradiquer la douleur causée. Ce moyen lui permet de s’assurer qu’une justice soit faite par la Nature, à défaut d’être appliquée par les hommes. 

Surnommée la Petite Indienne par son père, Betty comprend, en grandissant, l’ampleur des violences sexistes que subissent les femmes de son entourage. En effet, si la mère des enfants Carpenter a le psychisme abîmé par les violences de son propre père, ses filles – Fraya, Flossie et Betty – entretiennent une relation forte et solide leur permettant de surmonter une grande partie des difficultés rencontrées. Face aux héritages traumatiques, elles se réapproprient la légende des trois sœur Cherokee – pilier d’un matriarcat ancestral au sein duquel chacune tient un rôle primordial. C’est d’ailleurs au contact de ses filles, qu’Alka Carpenter trouve la force de reprendre le pouvoir qui lui a été volé par les hommes. 

« Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde Betty ? C’est un homme qui est sur toi alors que tu n’en veux pas. »

Betty, Tiffany McDaniel

Il était une fois un homme au cœur de verre

La particularité éclatante de Betty – si ce n’est son écriture fluide – se trouve dans la richesse du personnage de Landon Carpenter. Contrairement à la figure paternelle tyrannique que l’on retrouve souvent dans la littérature, le père de Betty est, dès le départ, présenté comme un être fragile. Digne descendant d’une lignée de femmes puissantes, il consacre sa vie à transmettre son héritage aux gens qui l’entourent et en particulier à ses filles. Parmi la galerie de personnages masculins du roman, Landon fait partie de ceux qui écoutent et respectent les femmes. Au sein de ses trois fils, seulement deux le suivront dans cette lancée : Lint et Trustin. 

Betty est celle qu’il préfère et avec qui il passe le plus clair de son temps. Un jour, il lui prédit qu’elle sera le corbeau de cette famille : celle qui a sacrifié l’une de ses plumes pour écrire l’histoire des hommes. Mais si Betty commence par idéaliser son père, elle se rend compte de ses faiblesses à mesure qu’elle grandit. A force d’essuyer les malheurs de sa famille, le cœur de cet homme se fissure et la vieillesse l’abîme de façon toujours plus cruelle au fil des pages. Comme la narratrice, on finit par se détacher de la figure paternelle pour acquérir une plus grande liberté mais aussi une plus grande clairvoyance.

« – Je ne sais pas si je t’ai déjà dit que je t’aimais, Petite Indienne. je ne sais pas si j’ai déjà dit ces mots./ -Tu les disais chaque fois que tu me racontais une histoire. »

Betty, Tiffany McDaniel

Si ce roman semble un peu longuet vers les dernières pages, dû au fait que les péripéties tombent en avalanche, il n’en demeure pas moins exécuté d’une plume efficace et rythmée. Sorte de grande histoire que Betty aurait refusé d’enterrer, ce livre mélange les sors merveilleux que son père invente aux témoignages glaçants que sa mère confesse. Il emmène donc le.la lecteur.ice dans les tréfonds du récit mémoriel tout en dépassant rapidement le seuil de la maison pour toucher du doigt la sororité universelle. 

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.