« Aux Origines du nature writing » – dissection d’un mythe

The American Progress (1872) © John Gast

Sébastien Baudoin, spécialiste de Chateaubriand et professeur en Khâgne et Hypokhâgne a publié son dernier essai chez Le mot et le reste le 8 octobre dernier. Aux origines du nature writing plonge dans les origines de la littérature américaine, accompagné de William Bartram, François-René de Chateaubriand, Alexis de Tocqueville et Henry D. Thoreau.

Ce genre particulier de littérature prend la nature – souvent reléguée au statut de simple décor dans un roman ou une fiction – comme son principal objet.

Aux origines du nature writing de Sébastien Baudoin

La wilderness, la frontier sont des termes fondateurs de ce mouvement littéraire du nature writing, tout en ayant la particularité de ne pas être traduisibles en français. À travers ces mots, on retrouve l’essence des grands espaces américains à la fin du XVIII et au XIXe siècle. À cette époque, l’Amérique du Nord, et plus particulièrement les États-Unis ne sont encore que de vastes étendues naturelles pas encore explorées : forêts, fleuves et littoraux déchaînés. Au fur et à mesure que ces espaces sont découverts par les pionniers, la frontier avance. Cette «  frontière » sépare le monde civilisé du monde sauvage – la wilderness.

Et alors que les pionniers progressent accompagnés de l’idée d’assouvissement de la nature et de ses habitants (Indiens et animaux), les écrivains sont attirés à leur tour, voyageant à travers le prisme de la célébration de cette nature. Sébastien Baudoin en présente quatre, qu’il considère comme les précurseurs et les fondateurs du mouvement du nature writing. Le « naturaliste qui ne laisse rien au hasard  », William Bartram, Américain, et ses Voyages (1791), puis les deux aristocrates français Chateaubriand et Tocqueville qui traversent les États-Unis à tour de rôle entre 1775 et 1831 et enfin Henry David Thoreau et son Walden (1864), considéré comme le père du nature writing.

L’expérience américaine

L’essai est divisé en chapitres analysant les motivations communes aux voyages des quatre écrivains : « Parcourir  », « S’ensauvager » et « Rêver  ». Ce qui diffère en revanche est l’expérience très personnelle que chaque écrivain fait de la wilderness. Les convictions politiques et l’origine des écrivains modifient en profondeur l’expérience qui en est faite. Mais tous se rendent au delà de la frontier pour une aventure inédite et surtout une aventure qui a une date d’expiration. La wilderness est appelée à disparaître : la frontière dessinée par les pionniers avance chaque jour. L’expérience vécue par Chateaubriand est complètement différente de celle de Tocqueville, qui doit avancer beaucoup plus loin que son prédécesseur, jusqu’à Saginaw (dans le Michigan actuel) pour basculer dans la nature inexplorée. Chateaubriand, qui écrit son Voyage en Amérique bien après le voyage en lui-même le conclut ainsi : « Si je revoyais aujourd’hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais plus. […] Le Mississippi, le Missouri, l’Ohio ne coulent plus dans la solitude. »

Ces écrivains visitent une Amérique avec un regard de spectateur, de témoin, et non un regard de conquérant. C’est là l’essence même du nature writing : rendre compte d’un espace immense, caractérisé souvent comme un « désert » en ce sens où il n’est pas soumis à la volonté humaine. Ce que souligne Sébastien Baudoin c’est la volonté de ces écrivains de ne pas rendre compte de la Nature comme un décor, mais comme l’élément central du récit rapporté. Les forêts deviennent des cathédrales, des lieux de recueillement, là où l’homme doit faire preuve d’humilité. Et ces espaces naturels deviennent des endroits où les écrivains n’ont pas d’autre choix que de se confronter à leurs doutes et leurs convictions.

Le nature writing en héritage

Sébastien Baudoin fait ici une analyse poussée des textes fondateurs – et plus particulièrement, en spécialiste, de ceux de Chateaubriand – et fait le portrait des origines du genre. Depuis le XIXe siècle, le genre s’est installé aux États-Unis, avec des écrits fondateurs comme Walden, évidemment, mais aussi Le dernier des Mohicans (1826) de James Fenimore Cooper qui explore plutôt le côté ethnographique de la découverte des grands espaces, avec l’asservissement des populations natives. Plus tard, on retrouvera Jack London en 1901 avec son Call of the Wild, traduit en français sous plusieurs nom, dont L’Appel de la forêt, L’appel du monde sauvage ou L’appel sauvage, hésitation qui montre bien la difficulté de la langue française à saisir ce concept américain de la wilderness.

Le nature writing est aussi à l’origine de toute une conscience écologique de l’importance de protéger ces espaces naturels. Dès le début du XXe siècle, l’américain John Muir interpelle ses concitoyens sur l’importance de conserver dans le territoire américain des espaces où la nature est protégée : c’est la naissances des grands parcs nationaux américains, comme Yosemite. Des endroits créés pour rappeler à l’homme d’où il vient.

Aujourd’hui, souligne Sébastien Baudoin à la fin de son essai, le nature writing est toujours présent aux États-Unis à travers des récits de retraite dans la nature, pour faire barrage au rythme intense de nos société contemporaines.

Et l’idée de wilderness continuer de bercer depuis des années l’imaginaire américain, dans ses livres (Into the Wild, 1996 Jon Krakauer) et dans ses films (Il était une fois dans l’Ouest, 1968, Sergio Leone ou The Revenant, 2015, Michael Punke).

Aux origines du nature writing par Sébastien Baudoin aux éditions Le mot et le reste, 23€.

Camille Gho

Étudiante en journalisme culturel à Paris 3

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