Ruth Bader Ginsburg : la femme, la juge et la progressiste

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Ruth Bader Ginsburg, avocate, juriste, universitaire et juge américaine est décédée le 18 septembre dernier à l’âge de 87 ans. Si le monde a perdu une femme admirable, doyenne de la Cour suprême et icône démocrate, qui a dû jouer des coudes dans un milieu d’hommes, c’est aussi une polémique politico-juridique qui se tient désormais aux États-Unis.

Une vie de combats

Ruth Bader Ginsburg (RBG) a dû se battre toute sa vie pour se faire une place. Née dans une famille d’immigrés juifs russes en 1933, elle vit dans le quartier de Flatbush à Brooklyn. Sa mère meurt alors qu’elle n’est qu’au lycée. Elle fait ses études à l’université Cornell à Ithaca, et en sort diplômée en 1954. La même année, elle épouse Martin Grunberg qu’elle a rencontré à l’université. En 1955, elle donne naissance à son premier enfant.

RBG continue ses études à Harvard, et est l’une des neuf étudiantes du cursus. Le doyen leur demande « pourquoi elles prennent la place d’un homme compétent. » Le ton est donné. Enfin, elle obtient son doctorat en droit en 1959 à l’université de Columbia à New York. Non seulement elle le réalise avec un enfant à charge, mais aussi en prenant soin de son mari à qui on a diagnostiqué un cancer des testicules, et tout en étant la première femme à travailler au Harvard Law Review (revue juridique américaine).

Les années qui suivent furent un combat permanent pour avoir les mêmes droits que ses homologues masculins. Alors qu’elle a du mal à trouver un emploi de juriste, étant une femme et une mère, elle devient professeure assistante à la Rutgers School of Law. On lui demande d’accepter un salaire inférieur à la moyenne, considérant que son mari gagnait beaucoup d’argent. Elle tombe enceinte de son second enfant en 1965 et porte des vêtements larges de peur qu’on ne remarque son ventre et qu’on ne renouvelle pas son contrat. Finalement, elle gagne l’équivalent d’un procès aux prud’hommes contre ladite école en 1969. En parallèle, les États-Unis sont en pleine mutation de leur société.

L’ascension jusqu’à la Cour Suprême

C’est au début des années 70 que RBG est appelée par l’ACLU, l’équivalent des droits de l’homme. L’organisation lui confie la charge des droits des femmes grâce à certaines actions en justice minutieusement sélectionnées. Cinq fois sur six, RGB obtient gain de cause devant la Cour suprême. Grâce à ses décisions, la cause des femmes, particulièrement dans le monde du travail, avance à grands pas.

Cependant, avec l’élection de Nixon en 1968, le conservatisme envahit les institutions. L’amendement qui aurait permis l’interdiction des discriminations basées sur le genre, l’Equal Right Amendement, échoue. Mais grâce à son successeur démocrate Jimmy Carter en 1976, la magistrature fédérale (les juges nommés à vie) ouvre ses portes aux minorités et aux femmes. C’est d’ailleurs Jimmy Carter qui nomme RGB en 1980 à la cour d’appel fédérale du deuxième circuit à Washington, institution prestigieuse et étape avant la Cour suprême. Elle y exerce jusqu’en 1993.

Parce qu’elle déclare qu’elle aurait fondé le droit à l’avortement sur l’égalité entre les citoyens, prévue par le 14ème amendement, et non sur le droit à la vie privée (qui n’existe pas textuellement dans la Constitution), comme c’était le cas, les féministes ne l’apprécient pas. Grâce à une opération de lobbying menée par son mari auprès des élites de Washington, elle est nommée juge à la Cour suprême en 1993. Elle est largement approuvée par le Sénat et devient la deuxième femme à y siéger.

Un progressisme singulier

La carrière de RBG à la Cour suprême est ponctuée de victoires pour la cause des femmes, des minorités, ou encore de l’environnement. Elle adopte une position progressiste et dissidente par rapport aux autres membres de la Cour. Elle permet par exemple aux femmes d’accéder à l’école militaire de Virginie, connue pour être spécifiquement masculine depuis le XIXe siècle. En 2015, dans la décision Obergefell v. Hodges, elle permet la légalisation du mariage entre deux personnes de même sexe.

En 2007, grâce à son combat dans l’affaire Ledbetter v. Goodyear Tire & Rubber Company, où elle prend position pour l’égalité salariale, elle finit par obtenir gain de cause auprès du Congrès, alors même que la Cour suprême avait voté contre. La première loi que signe Barack Obama lorsqu’il prend ses fonctions en 2009 est donc la Lilly Ledbetter Fair Pay Act (la Loi Lilly Ledbetter sur la rémunération équitable).

Classée à gauche, elle est devenue une icône de la pop culture, au point où l’on trouve des t-shirt à son effigie. Celle que l’on surnommait aussi « The Notorious RBG » (en référence au rappeur Notorious Big, décédé en 1992) a largement été remerciée sur les réseaux sociaux pour son engagement sans faille. Vendredi soir, quelques centaines de personnes se sont spontanément réunies devant le Congrès, et ses drapeaux et ainsi que ceux de la Maison Blanche ont été mis en berne.

Le séisme politico-juridique

Le décès de RBG a ébranlé la vie politique américaine, déjà sacrément secouée par la campagne présidentielle en vue des élections de novembre. En effet, il convient désormais au président de remplacer RGB. Mais étant donné le contexte, des voix, dont celle de Joe Biden, appellent à ne pas se précipiter et attendre les résultats de l’élection. Cependant, Donald Trump n’a pas l’air de vouloir attendre. Il a d’ors et déjà publié une liste de plusieurs remplaçants potentiels, sans surprise conservateurs et pour la majorité opposés à l’avortement et favorables au port d’armes.

De plus, selon la Constitution américaine, lorsque le président a arrêté son choix, il revient au Sénat de le confirmer. Mitch McConnell, républicain et chef du Sénat, a déclaré qu’il organiserait bel et bien le vote, alors même qu’il avait refusé d’auditionner un juge choisi pour ce poste par Barack Obama en 2016, au prétexte qu’il s’agissait d’une année électorale.

Mais les démocrates peuvent garder un maigre espoir : même si les républicains ont la majorité au Sénat (53 républicains pour 47 démocrates), certains sont modérés et pourraient basculer d’un côté ou de l’autre. Une bataille politique va donc se jouer, car l’enjeu est de taille. Si Donald Trump gagne, la Cour suprême n’aura jamais été aussi conservatrice depuis un siècle. Les cinq juges conservateurs actuels ne font peut-être pas toujours front, et rejoignent parfois leurs collègues progressistes, mais la nomination d’un énième conservateur risque de faire définitivement pencher la balance.

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