Running for the Oval #4 – Al Gore vs George W. Bush : la grande confusion

© Michael Smith / Flickr

Au cours de l’été, Maze vous propose une rétrospective de certains épisodes marquants des élections présidentielles américaines. Ils rythmeront les semaines qui nous séparent de l’élection présidentielle du 3 novembre, qui verra s’affronter Donald Trump et Joe Biden.

Le 7 novembre 2000, les citoyens américains sont appelés à élire le 43ème président des États-Unis. Cependant ce n’est qu’un mois plus tard, le 12 décembre, qu’ils prennent connaissance des résultats au terme d’une bataille judiciaire : George W. Bush est déclaré vainqueur de l’élection par la Cour suprême des États-Unis.

La présidence Clinton au cœur des stratégies

Au tournant du XXIème siècle, le moment est venu de trouver le successeur de William « Bill » Clinton. Le président démocrate arrive au terme de son deuxième mandat, une période particulièrement mouvementée pour son administration : la Chambre des représentants déclenche le 19 décembre 1998 une procédure d’Impeachment à l’encontre du président, accusé de « crimes et délits graves » comme le mensonge sous serment et l’obstruction à la justice (notamment dans le cadre de ses rapports avec une jeune stagiaire de la Maison Blanche, Monica Lewinsky, en 1995 et 1996). Si le président est finalement acquitté par le Sénat le 12 février 1999, le bilan global de l’administration Clinton semble malgré tout éclipsé par ce scandale. La classe politique, elle, prend ses distances.

Pour le camp démocrate, l’objectif est délicat : profiter des aspects positifs de huit ans de présidence démocrate, tout en se démarquant de la personnalité de Bill Clinton. Rapidement, deux candidatures se déclarent. La première, presque « naturelle », est celle du vice-président sortant Albert « Al » Gore, élu démocrate depuis vingt-trois ans en tant que représentant du Tennessee (1977–1985) puis sénateur du même État (1985-1993). La seconde est celle d’un outsider, William « Bill » Bradley, ancien joueur de basketball et sénateur démocrate du New Jersey, de ligne plus « progressiste » que son adversaire.

Gore prend rapidement de l’avance, soutenu par l’establishment démocrate (notamment le centriste Democratic Leadership Council). Gore évite soigneusement toute apparition publique avec le président sortant et s’entoure de personnalités éloignées du clan Clinton. Une fois désigné officiellement candidat à l’élection présidentielle à l’issue de la Convention démocrate tenue du 14 au 17 août 2000 à Los Angeles, il choisit Joseph « Joe » Lieberman, l’une des premières voix démocrates à s’élever contre Clinton, comme candidat à la vice-présidence. Lieberman est également le premier homme politique juif à figurer sur le ticket présidentiel. 

De leur côté, les républicains disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour proposer une suite crédible à l’administration Clinton et réaliser l’alternance. Clinton est le successeur d’un président républicain, George H. W. Bush, et le parti développe vite une stratégie visant à dénigrer la présidence Clinton pour proposer une rupture, tout en reprenant les chantiers laissés inachevés en 1993. C’est dans ce contexte qu’émerge, dès 1998, un candidat au sein du Parti : George W. Bush, gouverneur du Texas et fils de président, qui bénéficie de financements et de réseaux précieux à la suite de la déclaration de sa candidature.

Suivent, entre autres, John McCain, Alan Keyes, l’homme d’affaire Steve Forbes, Gary Bauer et Orrin Hatch. Cependant, lors de la Convention républicaine, tenue à Philadelphie entre le 31 Juillet et le 3 Août 2000, c’est « W » qui est désigné officiellement candidat à la présidence, avec une avance massive sur John McCain, arrivé deuxième. Bush choisit de « partager le ticket » avec Richard « Dick » Cheney, un de ses proches collaborateurs et Ministre de la Défense de l’ancienne administration Bush. En termes de stratégie, la plan est simple : montrer que Bush-fils incarne le contraire de Clinton, soit un homme fidèle, ancré dans les traditions et voulant redonner « honneur et dignité » à l’Amérique. 

Bien que le système politique américain ne permette pas aux « petits » partis de se faire une véritable place dans les arènes de décision, et encore moins dans les élections présidentielles, plusieurs candidats extérieurs aux deux partis historiques parviennent à faire inscrire leurs noms sur les bulletins de vote nationaux. C’est le cas de Ralph Nader des Verts, de Pat Buchanan du Parti de la Réforme, de Harry Browne du Parti Libertarien, de Howard Phillips du Parti de la Constitution, et de John Hagelin du Parti du Droit naturel.

Pression crescendo

Une fois les candidats désignés, la campagne reprend de plus belle. Les deux principaux candidats sont au coude à coude dans les sondages. Il s’agit de prendre de l’avance rapidement, mais sûrement.

Pour Al Gore et son équipe, la priorité est de toucher les États du Nord-Est, la côte pacifique et les États du Midwest, afin d’y consolider les appuis démocrates, traditionnellement nombreux. Au cours de la campagne, l’attention glisse vers les États du Sud, fiefs républicains qu’il s’agit de faire basculer. La stratégie géographique du camp Bush suit la même dynamique, mais pour les raisons inverses : le Sud est un appui presque assuré, c’est pour cela que l’équipe de campagne s’attaque avant tout au Nord-Est et au centre du pays.

Pour séduire des groupes d’électeurs parfois aux antipodes les uns des autres, les programmes de Gore et Bush divergent largement. Si le premier souhaite étendre les droits des minorités sexuelles ainsi que l’accès à l’avortement, le second, proche des milieux méthodistes conservateurs, s’y oppose. En termes de politique fiscale, Al Gore souhaite poursuivre les mesures engagées durant sa vice-présidence, tandis que Bush déplore des mesures de taxation excessives.

Plus spécifiquement, Gore souhaite poursuivre les investissements dans le secteur des technologies, investissements entamés durant sa vice-présidence : il va jusqu’à déclarer qu’il « a pris l’initiative de créer l’Internet. » Redynamiser les localités touchées par la désindustrialisation est également une priorité. Sa vision du commerce en témoigne : si elle est profondément libérale, elle est aussi censée garantir « les droits du travailleur, les droits humains et la protection de l’environnement. »

Bush, de son côté, concentre ses efforts sur une critique virulente de l’administration Clinton, en politique intérieure comme extérieure. Il reproche au président sortant son manque de leadership, qu’il entend rétablir, ou encore un bilan écologique médiocre caractérisé par une hausse de la pollution dans les grandes villes. À l’étranger, il affirme que les troupes américaines, engagées sur différents théâtres d’opération comme la Somalie ou les Balkans, ne sont pas prêtes à prendre part à des processus de « Nation-building » (« édification d’une nation » suivant, en général, un conflit).

Ces divergences de vue, les deux candidats ont l’occasion de les exposer publiquement durant trois débats présidentiels organisés et supervisés par la Commission on Presidential Debates, créée en 1987. Les 3, 11 et 17 octobre, Jim Lehrer, journaliste de la chaîne PBS, reçoit les deux candidats. En moyenne, ce sont 40,6 millions de téléspectateurs qui observent les deux hommes dévoiler leurs programmes, mais également leurs caractères.

Si le rapport de force est d’abord favorable à Gore, fort de son expérience du terrain qui lui permet d’être plus technique que Bush qui paraît presque « perdu » lors du premier débat, la tendance semble se renverser dès le deuxième débat : Al Gore semble trop offensif, trop agressif, face à un George W. Bush décontracté mais sûr de lui. En parallèle, les candidats à la vice-présidence sont également sollicités. Le 5 octobre, ils sont les invités du journaliste de CNN Bernard Shaw pour débattre sur les thèmes du Medicare (système d’assurance santé américain), de la sécurité sociale, des enjeux économiques du mandat à venir, du futur de l’armée, ou encore de réforme du système éducatif. Le ton particulièrement courtois du débat en fait un moment important de la campagne, au point que le candidat démocrate Joe Lieberman le considère a posteriori comme l’un de ses « moments de plus grande fierté. »

C’est dans un climat de tension que les électeurs se rendent dans les bureaux de vote le 7 novembre. Bush et Gore se talonnent dans les sondages, ainsi chaque camp tente de mobiliser massivement son électorat. Cependant, dans certaines localités, des éléments pratiques perturbent le déroulement des élections : l’introduction de nouvelles « machines à voter », ou encore la présentation du bulletin de vote selon un format en « papillon » déstabilisent certains électeurs et les conduisent, en nombre, à mettre dans l’urne un bulletin invalide.

Les résultats arrivent au compte-gouttes. Bush remporte la quasi-totalité des États du Sud, sauf le Tennessee de Gore, avec une large avance, ainsi que l’Ohio, l’Indiana, l’Alaska, les États agricoles du Midwest et les États montagneux des Rocheuses. Gore, lui, s’appuie notamment sur des victoires dans le Nord-Est à l’exception du New Hampshire, la côte pacifique, Hawaii, et le Nouveau Mexique. Le matin suivant, aucun candidat n’est encore déclaré vainqueur, certains États comme le Wisconsin, l’Oregon ou la Floride n’ayant pas transmis de résultats définitifs : les deux hommes sont au coude à coude, alors il faut recompter.

La Floride au centre des spéculations

Pour être déclaré vainqueur, un candidat doit disposer des voix d’au moins 270 grands électeurs. La Floride, grand État qui à elle seule en rapporte vingt-cinq, est donc au centre de tous les regards. Tout au long de la soirée et durant la nuit suivant le vote, les sondages se multiplient et se contredisent. Un premier sondage réalisé à la sortie des bureaux de vote donne Gore vainqueur en Floride aux alentours de vingt heures. Le camp républicain tente de mobiliser dans les comtés où les bureaux sont encore ouverts.

Plus tard, les médias reviennent sur leurs prédictions : les résultats sont trop serrés pour affirmer quoi que ce soit. C’est à deux heures du matin que Fox News déclare Bush vainqueur, sous la direction du politologue John Ellis, cousin du candidat républicain. Gore admet en privé sa défaite et contacte son adversaire, avant de se raviser vers quatre heures en apprenant que seulement 1784 voix les séparent : la loi prévoit un recomptage. Au terme de cette procédure, Bush n’a que 288 voix d’avance. Pour Gore, l’espoir tient alors au fait d’arriver à arracher un décompte manuel des voix de quatre comtés de Floride. Pour Bush, c’est l’inverse : il faut empêcher ce recomptage, qui risque de lui coûter la victoire. La question est portée devant la justice, pour la première fois de l’histoire des États-Unis.

Et la Cour suprême tranche

Le camp Gore ne tarde pas à demander le recomptage manuel dans quatre comtés, ce à quoi les avocats du candidat Bush répondent par une plainte devant le juge fédéral de Miami le 11 novembre. La Secrétaire d’État de Floride, Katherine Harris, également directrice de campagne de Bush, se prononce contre le recomptage manuel et apporte ainsi son soutien au camp républicain. La Cour suprême de Floride, elle, se positionne en faveur et l’autorise jusqu’au 26 novembre, alors que la loi prévoit un délai légal de sept jours.

Lors des comptes, les juges locaux sont confrontés à près de 19 000 bulletins invalides, pour cause de dysfonctionnement des machines à voter, ou encore de bulletins illisibles. De nombreuses voix en faveur de Gore sont perdues par ces problèmes techniques. Le 26 novembre, à dix-sept heures précises, Katherine Harris déclare George W. Bush vainqueur avec 537 voix d’avance.

Face à des initiatives locales de continuation des recomptages, les avocats du candidat Bush saisissent le 1er décembre la Cour suprême des États-Unis pour plusieurs motifs. Tout d’abord, ils déplorent la diversité des méthodes utilisées lors des décomptes, qui menacent l’égalité des candidats devant la loi. L’autre raison est, selon eux, l’empiètement de la Cour de Floride sur les compétences judiciaires de la Cour suprême des États-Unis lors de la fixation de délais de recompte.

La Cour suprême fédérale émet le 12 décembre l’arrêt intitulé « Bush v. Gore », qui tranche sur différents points. Dans un premier temps, sept des neuf juges estiment « anticonstitutionnelle » la décision de la Cour suprême de Floride autorisant le recompte dans quatre comtés. Ensuite, cinq juges votent en faveur de l’annulation des derniers recomptages et désignent de ce fait Bush comme vainqueur de l’élection en Floride. Ainsi, Bush compte 271 grands électeurs, et Gore 266. La Cour suprême déclare de cette manière George W. Bush président-élu des États-Unis : jamais elle n’avait joué tel rôle dans une élection présidentielle.

Cette intervention de la Cour suprême dans l’élection d’un président pose de nombreuses questions au sein des cercles de réflexion américains. John Paul Stevens, l’un des juges progressistes siégeant au sein de la Cour suprême, écrit à ce propos les mots suivants :

« Nous ne connaîtrons peut-être jamais avec une complète certitude l’identité du vainqueur de cette élection présidentielle, mais l’identité du perdant est parfaitement claire : c’est la confiance de la Nation dans le Juge comme gardien impartial du règne du droit. J’exprime respectueusement ma dissidence. »

Plus largement, cette élection laisse de nombreux Américains amers. La victoire de Bush est rendue possible par seulement 537 voix d’avance, soit 0,0009 % des voix de toute la Floride. Le plus douloureux réside cependant dans le paradoxe des élections présidentielles américaines : un candidat ayant remporté le vote populaire peut être vaincu. Al Gore récolte peut-être 48,4 % des voix contre 47,9 % pour Bush, mais il n’a pas remporté assez d’États-clés. Il passe à six grands électeurs de la présidence. C’est à ce jour l’élection présidentielle américaine la plus serrée et l’une des plus controversées de l’histoire.

Ce sont des temps troublés qui s’ouvrent pour la toute nouvelle administration Bush, entrée en fonction le 20 janvier 2001. À la suite des attentats du 11 septembre 2001, elle déclare la « Guerre au terrorisme » et vote le « Patriot Act », loi censée « fournir les outils appropriés nécessaires pour arrêter et faire obstacle au terrorisme. » À l’étranger, les États-Unis de George W. Bush s’engagent dès octobre 2001 en Afghanistan pour y traquer Al-Qaida, puis en mars 2003 en Irak pour combattre le régime de Saddam Hussein prétendument doté d’armes de destruction massive.

Ces deux conflits restent encore aujourd’hui une blessure pour la société américaine, et un facteur d’instabilité au Moyen-Orient. Particulièrement longs, ils sont parfois qualifiés de « bourbiers ». Barack Obama, qui succède à Bush en 2008, décide d’y mettre fin. Plus largement, aussi bien Barack Obama que Donald Trump se place en rupture par-rapport à sa vision de la politique extérieure.

George W. Bush laisse derrière lui l’empreinte d’un président va-t-en-guerre, paradoxal, influencé par ses conseillers et son vice-président. Résolument teintés d’interventionnisme en politique extérieure et de conservatisme, ses deux mandats conduisent à l’alternance. L’engouement d’une grande partie de la société américaine pour le jeune candidat métisse Barack Obama témoigne de la volonté de changement d’une part du pays fatiguée par un modèle néo-conservateur qui ne convainc pas.

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