« Rocks » – Solide comme un roc

Sarah Gavron exploite le thème de l’adolescence dans son dernier long métrage, Rocks, en utilisant les problématiques sociales des quartiers défavorisés de Londres. Mais plus qu’un « Ken Loach au féminin », son film est aussi une ode à l’amitié, à la diversité culturelle et à l’insouciance faussement domptée.

Rocks (Bukky Bakray) détient son surnom de son courage. Et c’est ce qui caractérisera le personnage principal de Sarah Gavron durant tout le film. La jeune adolescente fréquente un lycée pour filles uniquement et a grandi sans figure paternelle. Elle s’entoure d’une bande d’amies, parmi lesquelles Rocks, joue à l’ado typique : trafic de sucettes, rires à en pleurer, rêves de devenir 50 cent et un talent prononcé pour le maquillage qu’elle relaie sur instagram. Jusque là, rien d’anormal. Le film débute sur un récit joyeux et dynamique, dans lequel Rocks est l’actrice centrale. Elle est appréciée de ses amies, forte en mathématiques, taquine envers son petit frère Emmanuel (D’angelou Osei Kissiedu). Mais tout bascule le jour où sa mère disparait, pour la seconde fois, laissant une lettre manuscrite et une enveloppe d’argent.

Le caractère de Rocks se dévoile alors davantage : la jeune adolescente se renferme et commence par nier l’abandon maternel. Elle rassure son frère, se mure dans un silence déterminé à l’exception de sa meilleure amie Sumaya (Kosar Ali) à qui elle confie ses doutes. Le récit dégringole petit à petit et Rocks parait s’enfoncer dans une situation qu’elle pense contrôler tandis que tout tend à montrer l’inverse. Il serait possible d’assimiler l’histoire de Rocks au cinéma de Ken Loach, dans le sens où elle traite d’un cas social, d’une famille vivant dans un quartier défavorisé d’Angleterre sur qui le sort semble s’acharner. Mais Sarah Gavron ne s’attarde pas davantage sur l’aspect social de son film. Elle exploite bien plus les émotions et la personnalité de son personnage, sur qui la caméra reste focalisée. Il n’y a pratiquement aucune scène sans la présence de Rocks. Son personnage est le fil conducteur de l’oeuvre et la réalisatrice semble intimement attachée à ses réactions et à ses prises de décisions. Il naît une émotion très sincère entre Rocks et son histoire, qu’elle mène jusqu’au dénouement.

First Look at Sarah Gavron's Toronto-Bound 'Rocks' (EXCLUSIVE) - Variety
© Haut et Court

La sincérité réside aussi dans les relations entre les jeunes filles. Sarah Gavron met en scène un groupe d’amies adolescentes provenant de milieux sociaux et culturels divers. Sumaya vient d’une famille somalienne musulmane assez conservatrice, Agnès (Ruby Stokes) d’une famille blanche anglaise, plutôt aisée, Rocks elle-même a des origines jamaïcaines et vient d’une famille chrétienne. La couleur de peau, les croyances, le milieu social ne semblent en rien entraver la profonde amitié que partagent ces jeunes filles et l’entraide est sublimée jusqu’à la fin. Cette diversité est aussi très représentative de la population londonienne même si une scène rappelle que le racisme est toujours omniprésent.

Rocks est un film sur l’abandon, mais aussi et beaucoup sur l’apprentissage. Le stade de l’adolescence, la prise de responsabilité et la prise de conscience sont des éléments importants de ce récit. Récit qui touche aussi beaucoup par l’amour et l’innocence, notamment avec le personnage d’Emmanuel. Il est le seul à ne pas prendre réellement conscience de sa situation et la traduit avec ses yeux d’enfant, répétant à longueur de journée « je veux ma maman ». La complicité entre lui et sa soeur est émouvante et leur relation illustre avec exactitude la position de Rocks. Elle veut remplacer le rôle de mère manquant mais se trahit lorsqu’elle tente de fuir les services sociaux, mettant sa vie et celle de son frère dans un état très risqué. Elle ne grandit réellement qu’à la toute fin, lorsqu’elle voit son frère heureux et prend une décision qui montre que l’adolescente à franchi un pas, un pas vers l’âge adulte.

Le film de Sarah Gavron aurait pu presque ressembler au genre du documentaire, et c’est ce qu’on lui reprocherait : il ne se passe rien mis à part l’observation de cette fratrie qui finit forcément par se faire attraper puis aider. Le scénario est donc très évident , et l’irruption de certains personnages ou de certaines scènes sont incomprises voire inutiles, tel que le personnage de Roshe qui revient assez souvent. Néanmoins, l’aspect très naturel et spontané du récit, porté par les jeunes actrices, en fait aussi sa force. Les scènes de confrontation sont justement jouées et très réalistes, ce qui renforce l’émotion ressentie, de l’autre côté de l’écran. Rocks s’inscrit dans ces histoires qui pourraient se dérouler non loin de chez nous, au récit que l’on préfère souvent ignorer mais qui est bel et bien réel.

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