CINÉMA

Rentrée cinéphile à Marseille : Le retour du Gyptis

Le 9 septembre prochain Le Gyptis et la multitude de regards qui habillent les murs de sa façade, fresque impressionnante réalisée par l’artiste JR, vont retrouver leurs spectateur.trice.s après cinq longs mois de fermeture. Nous sommes allés à la rencontre de Florie et Rémi, tout.te.s deux projectionnistes de ce cinéma d’art et d’essai incontournable de Marseille pour leur demander comment se profile cette rentrée tant attendue.            

Crédit : Caroline Dutrey

Tout d’abord est ce que vous pouvez nous raconter un peu l’histoire du Gyptis   ?

Rémi  : A l’origine c’est un cinéma de quartier qui a ouvert en 1913, donc qui est très ancien. Il a fermé dans les années soixante-dix et c’est devenu un théâtre pendant une vingtaine d’années et quand ce théâtre a fermé en 2014 La Friche s’est présentée pour récupérer le lieu et en faire de nouveau un cinéma.

La Friche c’est un tiers-lieu artistique qui se situe à la Belle de Mai, juste à côté du Gyptis c’est bien ça  ?

Florie  : Oui  ! C’est une ancienne friche industrielle qui est maintenant un lieu d’exposition, de résidence d’artistes, de concerts … Nous on est le cinéma de La Friche mais on est pas sur le site de la Friche.

Il y a quelques mois les cinémas ont vécu une période très particulière avec le confinement, certains ont décidé de mettre en place des initiatives pour conserver le lien avec les spectateur.ice.s. Comment les choses se sont déroulées pour le Gyptis  ?

Florie  : Pour les spectateur.ice.s il y a eu un relai de programmation qui est La Toile, une plateforme VOD dont on est partenaire. Et via notre Facebook on suggérait aux spectateur.trice.s des films qui ont été joués au Gyptis ou qu’on avait aimés particulièrement mais sinon c’est sur un autre plan que le Gyptis s’est engagé. On a été un lieu d’accueil pour des structures qui proposaient de l’entraide aux habitant.e.s du quartier parce que la Belle de Mai est un quartier très populaire. Donc on a accueilli plusieurs associations du quartier, notamment une association d’instituteur.trice.s qui récoltaient des produits ici et venaient les redistribuer aux habitant.e.s. Et ça a duré jusqu’au 10 juillet.

Rémi  : Le Gyptis était là pour des choses primordiales, plus urgentes. A Marseille il n’y avait pas d’aides au niveau des pouvoirs publics, quand les enfants ont arrêté d’aller à l’école ça faisait plus de repas à gérer pour les familles qui sont déjà dans la précarité. Le 3e à Marseille c’est un des quartiers les plus pauvres de France.

Vous faites partie des rares cinémas en France à avoir décidé de ne pas rouvrir après le confinement. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Florie  : Déjà c’est pas nous qui sommes décisionnaires là dedans, puisqu’on est le cinéma de La Friche. Mais ce qui a été discuté entre nous c’est de savoir si c’était vraiment pertinent de rouvrir le 22 juin en sachant que notre fermeture annuelle est toujours début juillet. On aurait ouvert pour seulement quelques semaines et on s’est dit que ça ne serait pas très lisible pour les spectateur.ice.s.  On a préféré une vraie belle réouverture en septembre plutôt que de le faire de manière précipitée, puisqu’il y a plein de choses à mettre en place pour la réouverture d’un cinéma. Mais j’étais un peu frustrée de ne pas pouvoir participer à cet élan là.

Rémi  : Moi aussi  ! Je me disais tout bêtement, tant qu’on peut rouvrir ouvrons  ! Même si on doit fermer dans trois semaines. Pour montrer qu’on est là et proposer des films aussi dans un contexte qui était aussi difficile culturellement.

Florie  : Avec le recul c’était une bonne décision. Il y a un autre cinéma à Marseille qui a rouvert, Le César, mais qui a immédiatement refermé parce que la fréquentation était trop basse.

Rémi  : Quand on voit que la fréquentation a chuté de 80 % depuis le 22 juin par rapport aux chiffres de l’année dernière à la même période, ça n’aurait pas valu le coup de rouvrir pour trois semaines.

Florie  : Là on espère que les spectateur.ice.s nous attendent  ! J’ai déjà eu quelques coups de fil pour savoir quand on rouvrait. Je pense qu’il y a une envie, un désir de revenir et de notre part aussi.

Il y a des alternatives à la fermeture de certaines salles qui ont été proposées à Marseille cet été, je pense notamment à toutes les séances de cinéma en plein air, Belle et Toile à la Friche notamment.

Florie  : C’est Juliette qui fait notre programmation qui fait aussi celle du toit terrasse. Ça ne dépend pas de nous mais on est forcément très lié à tout ça. Les jauges ont été réduites à 300 personnes par films.

Séance en plein air sur le toit de la Belle de Mai dans lecadre du dispositif Belle et Toile.

Est-ce que les spectateur.trice.s ont été au rendez-vous de ces séances  ?

Florie  : Moi je suis allée à l’une d’elle et c’était complet. Alors est ce que c’est arrivé à chaque fois, on le saura à notre réunion de rentrée. Il y avait un système de bracelet que les gens venaient récupérer, et c’était bien parce que sur internet quand les gens réservent parfois ils/elles ne viennent pas finalement. La thématique c’était Marseille au cinéma. Donc des films récents et moins récents, en général on essaie de faire une programmation très éclectique pour ces séances. On a projeté Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin sur le toit de la Belle de Mai et puis le dernier soir Péril sur la Ville qui est un documentaire de Philippe Pujol qui parle de la situation dans le quartier de Saint-Mauron qui est diffusé en ce moment sur Arte.

Péril sur la ville ( 2020) Philippe Pujol

Comment va se profiler la rentrée du Gyptis  ? Comment est-ce que vous l’envisagez avec la poursuite de la circulation du virus, qui implique un certain nombre de contraintes ?

Rémi  : On va devoir se plier à ces contraintes. J’espère personnellement que ça ne va pas empêcher les gens de venir au cinéma, je suis assez optimiste. Les choses vont se stabiliser, il faudrait aussi que les films sortent, notamment les films qui ramènent du public parce que même si on est un cinéma d’art et d’essai on est aussi tributaire de ça. La démarche du Gyptis c’est de mettre en avant des filmographies qui ne sont pas très visibles mais il y a aussi des films qui vont amener des gens et les cinémas en ont besoin en ce moment.

Florie  : C’est un peu tôt pour parler de la programmation, on n’a pas encore fait notre réunion de programmation. Mais il y aura pas mal de films grands publics et jeunes publics et après quelques films singuliers. Une programmation éclectique avec des invités deux fois par mois, des événements et puis on va voir, c’est un peu l’inconnu pour nous aussi.

Est-ce que le fait d’être un cinéma d’art et d’essai, qu’on considère moins «  grand public  », c’est quelque chose qui vous inquiète dans le contexte actuel  ?

Rémi  : Alors il faut savoir que par rapport à d’autres cinémas art et essai nous on dépend d’une structure, La Friche, qui reçoit des subventions donc ça protège un peu le cinéma ce mode de fonctionnement. Bien sûr il faut que les spectateur.ice.s reviennent aussi. Je pense qu’avec le confinement les gens sont restés enfermés beaucoup chez eux donc ils n’avaient pas forcément envie de s’enfermer dans une salle et de voir des films cet été, puisqu’ils ont dû en voir beaucoup et passer du temps devant les écrans.

Et à l’automne, si les distributeur.trice.s nous aident un peu en sortant les films un peu porteurs, il y a des chances que le public revienne. Peut être que le mois de septembre va être encore très calme, je le sens un peu comme ça.

Florie  : D’autant que nous on est en zone rouge pour le covid, on va avoir une réunion de sécurité pour discuter de ça, mais on va devoir cumuler le port du masque plus la distanciation sociale dans la salle pendant les films. Le port du masque est obligatoire pendant les séances maintenant. C’est peut être des choses qui peuvent rebuter un peu les spectateur.ice.s en même temps je me dis que moi-même qui était très rebutée par toutes ces règles j’ai fini par les intégrer.

Rémi  : On a des spectateur.ice.s occasionnels qui vont peut être être rebuté.e.s par ça mais les habitué.e.s du Gyptis vont être content.e.s de voir qu’on rouvre et viendront même avec le port du masque obligatoire. En plus ils savent qu’on se plie à des directives qui nous sont imposées et qui visent à enrayer la circulation du virus.

Florie  : On a vraiment de bons rapports avec les spectateur.ice.s, on a un public fidèle. Il va y avoir un vrai plaisir de se retrouver. C’est pareil concernant les ateliers avec les enfants, on ne sait pas encore la forme qu’ils prendront, on en saura un peu plus cette semaine.

J’ai une dernière question peut être un peu plus personnelle. Vous êtes projectionnistes toustes les deux et on a beaucoup entendu les distributeur.ice.s, les acteur.trice.s , des corps de métiers du cinéma très médiatisés, se prononcer sur l’impact du confinement sur leurs professions. Comment est ce que ce confinement vous a impacté vous concrètement dans votre métier  ?

Rémi  : Alors moi je suis musicien en parallèle du coup le confinement m’a permis de prendre le temps de me consacrer à la musique.

Florie  : Moi je l’ai un peu plus mal vécu. J’avais entamé une formation qui s’est terminée juste avant le confinement, dans mon domaine donc l’exploitation et c’est vrai que ça m’a pas mal déstabilisée et interrogée sur l’avenir de mon métier. Ça aurait pu être un moment pour inventer et imaginer plein de choses mais pour moi ça a été un peu plombant parce que je ressens le besoin d’être dans mon activité pour créer des choses et du lien avec les autres. Et puis moi qui suis beaucoup en contact avec les scolaires, avec des échanges, des rencontres au quotidien, c’est bien de se centrer sur soi mais au bout d’un moment ça ne m’intéresse plus.

Rémi  : Le Gyptis a un rôle culturel et social et même si j’ai pris du bon temps pendant le confinement il m’arrivait régulièrement de me désoler de la situation de notre cinéma et pas seulement du notre. Parce que projeter des films et organiser des animations autour c’est un service, c’est quelque chose qui nous fait nous sentir utile, on met du sens dans notre boulot.

Florie  : Mais là on a de l’espoir, on est optimiste, la plupart des cinémas ont rouvert.

Rémi  : Ça va prendre un peu de temps, là j’ai l’impression que le cinéma est en convalescence, il essaie de se reconstruire, de se réparer. 

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