Rencontre avec Ichon : « Je ne me mens plus à moi même »

© Keffer

Trois ans après sa mixtape Il Suffit de le Faire, le rappeur à l’âme bleue dévoile Pour de Vrai, un premier disque troublant et authentique en quête de vérité intérieure. Délivrance musicale, pouvoir du bleu et recherche du vrai – rencontre avec Ichon.

Il suffit de le faire et il l’a fait pour de vrai. Depuis ses débuts avec l’EP Cyclique (2014), le rappeur montreuillois se distingue par un style singulier tout en adoptant les codes qu’on attend d’un rappeur actuel. Le 11 septembre dernier, jour de ses trente ans, Yann-Wilfred Bella Ola – de son vrai nom – dévoilait son premier disque Pour de Vrai. Une grande renaissance, des retrouvailles avec soi et un disque tendre et romantique où le chanteur s’éloigne des cases rap pour aller vers des terres légères et aériennes. Un disque entre gravité et douceur sur lequel planent les fantômes de l’amour et de la mort et le chemin sinueux d’un homme qui cherche à trouver qui il veut être, pour de vrai. C’est dans le restaurant de son papa dans le premier arrondissement de Paris que nous avons rendez-vous avec Ichon pour une conversation à coeur ouvert teintée de bleu et et d’espoir.

Ton premier album Pour de Vrai sort dans quelques jours, tu dis que ce disque t’a sauvé la vie, il t’a sauvé de quoi ? 

Il m’a sauvé de continuer à faire de la musique, la musique a sauvé ma vie. La musique commençait à me faire chier, je recevais les mêmes instrus, je tournais un peu en rond, c’était un boulot. Avec ce disque, c’est redevenu une passion, je me suis réinventé, j’ai mis les mains dans la musique, j’ai continué à aller plus loin encore et encore.

Depuis tes débuts et ton premier EP Cyclique (2014), tu fonctionnes par cycle dont l’objectif est d’atteindre le bleu, métaphore du bonheur, de la paix intérieure de la vérité. Comment tu définirais le cycle que tu entames avec ce nouveau disque radicalement différent de ce que tu as pu faire avant ? 

Bah “Pour de vrai” (rires). Tu m’as dis que je faisais des cycles pour trouver le bleu, mais en ce moment là, un peu avant la création de l’album, j’ai compris que le bleu était là, sous mes yeux. Je fais ce que j’ai envie de faire, je suis avec les gens que je veux, je suis dans le bleu. Cet album c’est l’endroit où j’ai envie d’être, c’est pour ça qu’il s’appelle “Pour de vrai”.

Je trouve ça fou d’ailleurs, parce que pour moi, le bleu est plus lié à la mélancolie alors je trouve ça amusant que tu le vois comme le bonheur. Chacun voit son bleu comme il.el veut, c’est beau je trouve.

On pourra dire tout ce qu’on veut, au final c’est une couleur. Je pense qu’on la voit comme on veut. Le dernier truc que j’ai lu sur ça, c’est par rapport à la musique et aux notes de musique. Dans une gamme, tu peux rentrer un certain nombre de notes et parfois, quand tu sors de la gamme, tu appuies sur une mauvaise touche et tu es faux. Mais il y a des notes bleues qui sont hors de la gamme et qui rentrent quand même. Il y a que toi qui peut savoir qu’elle est bonne et les personnes qui auront la sensibilité de le voir. Tu vois c’est ça le bleu, c’est personnel.

Dans Cyclique (C’est la vie), tu lances «  Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire  » puis sur le titre #FDP, «   Je peux pas porter toute la vérité  », aujourd’hui tu sors un disque qui s’appelle Pour de Vrai qui semble être le plus intime, le plus proche de ce que tu es. Tu n’as plus peur de dire la vérité maintenant ? 

(rires) C’est trop ça. En fait je n’ai plus peur de me dire la vérité, j’ai plus peur de me regarder dans le miroir. Je ne me mens plus à moi même. Quand je disais «  Je peux pas porter toute la vérité  », je l’avais associé à pleins de trucs, je parlais du fait d’être noir et de ce qu’on dit d’un mec renoi et rappeur. Je ne peux pas incarner tous les rôles tout ce qu’on veut que j’incarne.

Dire la vérité c’est se mettre à nu, livrer ses failles et tout ce qui nous constitue et surtout c’est assumer sa sensibilité . Ce qui est un peu à l’opposé de l’image «  cliché  » qu’on peut avoir du rap. On cherche à être le meilleur et pas à être le plus vrai. Tu constates une certaine évolution vis à vis de cette question dans le milieu du rap ? 

Franchement je sais pas. Le peu que j’entends en tout cas comme Hamza ou 13 Block, je n’ai pas vraiment l’impression qu’ils se mettent à nus.

Pour le disque, tu t’es associé avec le producteur et chanteur PH Trigano, quelle couleur il a apporté au projet ?

Quand je j’ai rencontré il y a trois ans, j’étais déjà en train de produire, j’avais déjà pas mal de chansons, au début, on a fait du live ensemble. Puis en produisant, il me laissait l’espace que j’avais besoin. Il trouvait une mélodie de piano, on la faisait tourner et j’écrivais dessus -chose qui était impossible avec un beatmaker ou avec mon frère Myth Sizer – car ils ne jouent pas de piano. On peut dire qu’il a apporté ma liberté au projet.

Justement, récemment tu as appris la musique, notamment le piano. Est-ce que ça a eu un impact sur ta façon d’écrire les chansons ?

Tout est possible quand tu apprends la musique. Le rythme a toujours été dans ma tête, je sais que je vais pas me perdre et si je me perds c’est pas grave. Apprendre la musique ça apporte une certaine liberté.

C’est la première fois où tu chantes autant, tu te sens plus sincère en chantant ? 

Oui clairement. En réalité, y a des moments où j’ai vraiment envie de raper, il y a des mots que je ne peux pas dire autrement qu’en rapant. Mais la majeure partie du temps, je chante, dans ma tête, je chante tout le temps.

Dans ton disque, tu parles souvent du recul, de la distance que tu as pris et d’à quel point tu es différent de celui que tu étais hier. Quel regard tu as sur l’artiste et homme que tu étais avant ?

Tu sais quoi, je faisais une interview en Belgique il y a trois jours et le journaliste me dit “j’étais étonné que tu acceptes qu’on refasse une interview, parce que la dernière fois que je t’ai interviewé à Dour ça s’est très mal passé, tu m’as insulté, t’es parti” et je m’en souvenais pas. J’ai presque l’impression d’avoir toujours été la personne que je suis maintenant sauf que désormais je fais vraiment ce que je veux. Musicalement je regrette rien, mais dans ma vie j’ai fait pas mal de conneries, j’ai du m’excuser.

On peut dire que ce disque est profondément introspectif, on traverse à travers les morceaux les questionnements et cheminements que tu fais pour te trouver ou te retrouver. Je vois le disque comme une sorte de conversation philosophique et poétique avec toi même. Est-ce qu’il t’a aidé à te sentir plus libre cet album ? 

En réalité, cet album m’a aidé à aller vers ma liberté, c’était un prétexte pour pouvoir me libérer. Quand je pouvais pas sortir me défoncer avec mes potes, je disais “je peux pas, demain j’ai cours de chant”. J’avais une excuse, c’est pour ça que je dis que ça m’a sauvé la vie.

Le spectre de la mort flotte au dessus de l’album, dans Aujourd’hui, il y a une phrase qui m’a marqué tu dis «  aujourd’hui je meurs un peu plus donc je vis  », c’est quoi ton rapport avec la mort ?

J’en ai eu peur pendant très longtemps où plutôt j’en ai eu envie. Et un jour, j’ai pété les plombs, j’ai cru que j’étais mort. Pendant une semaine et demi, je suis resté dans cet état là, je suis allé voir mes amis, ma famille et j’ai un pote qui m’a dit “Mais si t’es mort, tout est possible, tu peux faire tout ce que tu veux” et du coup maintenant je suis content de savoir que je vais mourir parce que ça veut dire que je vis.

Comment tu veux faire vivre l’album sur scène ?

Avec des musiciens. Il y a PH Trigano qui joue des synthès et des pianos, des basses et des guitares puis Vico qui joue de la batterie. La scène c’est toute ma vie, c’est le moment où je revis ma musique.

Pour finir, je voulais te demander en quoi est-ce que tu as espoir ? 

J’ai espoir en nous. J’ai espoir en toi, en moi, en mon père, en ma mère, ce qui me donne de l’espoir c’est les gens passionnés.

Ichon sera en concert le 29 octobre au Grand Mix (Tourcoing), le 20 novembre à l’Affranchi (Marseille) et le 14 décembre à la Maroquinerie (Paris).

Pauline Pitrou

Lyon / Paris

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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