Rencontre avec Gustave Kervern – « C’est une servitude volontaire quand on transmet nos données et que l’on approvisionne les GAFA »

© Paradis Films

Deux ans après I feel good, le duo grolandais Gustave Kervern et Benoît Delépine revient avec une comédie sociale intitulée Effacer l’historique. La moitié bretonne du tandem a pris le temps d’échanger avec nous sur leur dernière virée burlesque.

Après un crochet par la Roumanie dans I feel good, les retrouvailles avec Gustave Kervern et Benoît Delépine se font autour d’un rond-point, symbole incontournable du mouvement des gilets jaunes. On y suit trois personnages cabossés par la vie et par l’accélération causée par les nouvelles technologies. Ces trois arcs narratifs nous font traverser des routes départementales françaises, des autoroutes américaines avant de nous amener dans l’espace. Le film est une bataille contre la vitesse et contre un marché qui vient s’étendre à tous les processus de vie. La mise-en-scène joue de l’étirement des scènes pour mieux provoquer le malaise, celui qui perturbe le rire, celui qui donne de la consistance à cette joie spontanée. Le burlesque comme compagnon du réel semble être un très bon choix au regard de la réussite que constitue Effacer l’historique. Rencontre avec l’un des deux réalisateurs du film.

Il y a deux ans, nous avions échangé ensemble à propos d’I feel good, film que vous citez d’ailleurs dans Effacer l’historique. Combien de temps a pris l’écriture du scénario pour celui-ci  ?

Gustave Kervern : C’est un projet qui file depuis deux ans et l’effraction des gilets jaunes sur la scène a modifié l’écriture du scénario. On avait peur d’arriver un peu après la bataille, avec notre histoire de zone périurbaine et de rond-point. On a rajouté de nouvelles problématiques pour qu’il n’y ait pas qu’un seul personnage à qui tout arrive. Nous sommes passés à trois personnages. Les versions du scénario n’ont jamais cessé d’évoluer.

Faire un film tous les deux ans, c’est déjà pas mal, c’est ce que tu nous disais il y a deux ans lors de notre premier entretien. Ce rythme semble porter ses fruits au regard des entrées en salle, notamment dans les cinémas d’art et essai.

Oui, on arrive devant Tenet ! Mais, nous n’arrivons pas à franchir le pas des multiplexes. C’est un humour ou des problématiques qui ne sont pas assez générales.

La réponse est probablement sociologique. I feel good me semblait plus maitrisé que vos précédents au niveau de la mise-en-scène, peut-être à cause du tournage assez chaotique de Saint-Amour. Par exemple, il y a le même fétichisme que Tarantino dans Effacer l’historique avec ses plans sur les pieds. Au niveau du filmage, notamment pour les séquences au téléphone, comment s’est déroulé le tournage ?

Je n’ai pas remarqué. C’était plutôt pour le fétichisme du jambon (rires). Au niveau de la séquence américaine, il s’agit bien d’une partie filmée au téléphone. C’est notre premier assistant qui est allé aux Etats-Unis et qui s’est bien fait jeter d’ailleurs. Blanche Gardin voulait y aller mais on ne voulait pas qu’elle se fasse arrêter donc les intérieurs et les extérieurs ont été tournés au Louvre-Lens. Les bâtiments modernes dans le Nord, il n’y en a pas des caisses. C’était très beau puisque cela évoquait vraiment l’architecture des bâtiments d’Apple. Une fille géniale nous a donné l’autorisation et c’était un tournage extraordinaire. Quand Blanche Gardin passe devant un tableau après s’être réveillée, c’est un vrai Rubens.

C’est là toute la force du jeu de Blanche Gardin, elle vampirise votre cinéma dans cette séquence américaine. Elle est actrice, metteuse en scène, convoque un art des mots proche de ses spectacles. C’était un risque pour vous.

C’était un travail à trois, chaque matin, pour revoir tous les dialogues. Elle est très sourcilleuse donc elle ne laisse échapper aucun détail. Une séquence du film n’a pas été gardée au montage. Dans le supermarché, elle vendait sa table et une femme lui faisait la morale comme quoi la fabrication des tables en teck est en partie responsable de la déforestation. Cette scène durait cinq minutes mais cela ressemblait beaucoup trop à un sketch de Blanche Gardin. Ce qui déborde de son univers, ce sont les intonations. C’était un beau travail à trois, ce qui est une nouveauté pour nous.

Blanche Gardin et Vincent Lacoste © Ad Vitam

Cette thématique de l’écologie cool revient à plusieurs reprises dans le film notamment au détour d’une réplique de Bouli Lanners.

Il y a plusieurs thèmes abordés par petites touches. On voulait évoquer un maximum de problématiques sans forcément rentrer dans le fond des choses. C’est ce qui nous plaisait, notamment dans la séquence de la Poste. Tout le monde est énervé au boulot. Quand tu vas au bar ou au restaurant, les gens sont très désagréables souvent. Les mecs sont pressurisés.

J’ai l’impression que vous allez plus loin que ça dans le film. Le personnage de Denis Podalydès est intéressant à ce titre, il a quelque chose du libéral-libertaire à la Cohn-Bendit et pourrait correspondre à l’étiquette du boomer. Il est très attaché à des totems de luttes passées mais peu aimable avec les structures qui tentent de résister au marché. On retrouve cela dans deux séquences, celle à la Poste que tu évoquais et celle dans la coopérative de légumes. Le personnage n’arrive pas à saisir cette accélération du capitalisme et rêve encore de gérer un camion-restaurant à la manière de ceux qui partaient en Asie dans les années 1970. Il y a une tension dans votre filmographie entre l’envie de partir ailleurs, par l’intermédiaire du road-movie, et l’éloge du local.

C’est assez juste ce que tu dis là, je vais le ressortir (rires). Tu as raison sur la structure de nos films et ça commence d’ailleurs à se voir. Ils sont construits de la même manière, en deux parties, avec une échappée géographique et mentale vers la fin. On retrouve aussi souvent la figure de Don Quichotte. On veut changer pour le prochain film, en faisant peut-être un polar. On avait oublié que dans I feel good, un personnage vendait sa voiture et on a refait la même chose dans Effacer l’historique. Notre mémoire commence à déconner sérieusement.

Le road-movie permet la rupture de ton, comme en atteste la séquence dans l’éolienne qui a des allures de film d’horreur sous son vernis comique.

Exactement. Cela permet aussi de ne pas rester enfermé dans un lieu. Dans Le Grand Soir, on voulait éviter qu’ils sortent de la zone commerciale. Cela se produit lors de la rencontre avec le paysan mais cela reste très léger. Peut-être que dans nos vies, on a besoin de bouger tout le temps. Pour Effacer l’historique, le lotissement reste la base du film.

La vitesse, c’est une thématique importante dans votre cinéma. Dans Effacer l’historique, le temps est précieux comme en témoigne la course de Blanche Gardin pour supprimer une vidéo du web mais cela se retrouve aussi avec la scène où Benoît Poelvoorde se transforme en livreur de packs d’eau. On pourrait aller plus loin en disant que la scène de masturbation répond à une logique de vitesse puisque le temps de l’appel est compté. Votre mise-en-scène, elle, prend le temps de se déployer, ne s’interdit pas des moments de contemplation ou de longues scènes pour déclencher le rire. C’est sur ce terrain que se joue la lutte  ?

Oui, complètement. C’est ce qui est touchant avec l’apparition de Michel Houellebecq. Il arrive avec sa nonchalance et cette façon de briser cette vitesse que tu mentionnais. Les thématiques qu’il traite dans ces romans peuvent se retrouver dans le film. D’ailleurs, lors d’un repas, il a discuté pendant une heure avec la dame qui se présente dans le film avec un tatouage à faire disparaître pour le cacher à son enfant. Cette dame est caissière dans un supermarché et l’essentiel de la discussion tournait autour de ça.

Si on met de côté Denis Podalydès, on a l’impression que les deux personnages féminins sont constamment renvoyés à leur image publique d’actrice. Pour Blanche Gardin, c’est la dépression et pour Corinne Masiero, c’est l’addiction aux séries. Cette volonté de fondre leur personnage dans des traits de caractères personnels, c’était pour faire ressortir quelque chose de particulier dans leur jeu  ?

Non, pas du tout. Je n’ai même pas penser à Capitaine Marleau pour Corinne Masiero. Pour Blanche Gardin, non plus puisque tous nos personnages sont plus ou moins en dépression.

Effacer l'historique » : trois « gilets jaunes » en guerre contre l'intelligence  artificielle
Corinne Masiero, Denis Podalydès et Blanche Gardin © Ad Vitam

Le format sériel est une donnée majeure dans notre rapport aux images. La série peut se fondre davantage dans le mode de vie libéral.

Totalement. Les mecs du cinéma ne se rendent pas compte de l’importance des séries. Avec le confinement, des habitudes de consommation se sont développées ou du moins se sont accentuées. Par contre, quand les adolescents voient notre film, ils aiment beaucoup. Le rythme assez lent, relatif par rapport à Near death experience, ne semble pas être repoussoir pour les jeunes spectateurs. Ce sont plutôt les trentenaires qui ne supportent plus ce rythme-là et privilégient davantage la vitesse des films de super-héros. Il s’agit de dire : « j’en ai pour mon argent ». La cinéphilie me semble être en grand danger.

La fin d’Effacer l’historique ne me semble pas opposer de contre-modèle à cette accélération du capitalisme à l’heure du numérique. L’utopie collective d’I feel good est bien loin.

C’est la fin la plus noire de notre filmographie. La terre disparaît derrière la lune et devient un astre mort. Tu es obligé d’avoir des téléphones, d’être pris dans le flux des séries. C’est une servitude volontaire quand on transmet nos données et que l’on approvisionne les GAFA. Le plus simple, c’est de se jeter dans la gueule du loup.

Quels sont les projets pour la suite ?

Il n’y en a pas. On sait juste que ne l’on ne fera pas de comédie sociale. Groland continue et nous sommes heureux de repartir sur des sketchs. On va essayer de trouver d’autres trucs à faire.

Critique du film par Diane Lestage à retrouver ici.

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