Quinzaine des réalisateurs – « Un pays qui se tient sage » : Réalité alarmante

© Le Bureau Films

Soutenu par la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes, le premier documentaire pour le cinéma du journaliste David Dufresne dresse un constat saisissant, celui de la recrudescence des violences policières. Un long-métrage qui interroge sur l’origine de ces bavures et bouleverse le rapport aux images.

«  Voilà une classe qui se tient sage  !  » sermonnait un policier alors que devant lui et ses collègues, des dizaines de lycéens se tenaient à genoux, les mains sur la tête, lors d’une interpellation plus que discutable devant un lycée de Mantes-la-Jolie. Il n’en fallait pas plus à David Dufresne, journaliste, initiateur des signalements de dérives policières «  Allô @Place Beauvau  » sur Twitter et auteur du roman Dernière Sommation (2019) sur le sujet, pour s’en inspirer, dans un documentaire précurseur et audacieux qui tient en haleine de la première à la dernière seconde.

Du fondement de la violence

Pendant près de 90 minutes, le film interpelle sur la nature de la violence exercée par les forces de l’ordre, et surtout, sur la manière dont elle est apparue pour arriver à ces affrontements, principalement pendant les manifestations de Gilets Jaunes entre 2018 et 2020. Pour illustrer ces débats, Dufresne part d’une citation célèbre de Max Weber, où «  L’Etat détient le monopole de l’usage légitime de la violence  », reprise par ailleurs récemment et à contresens par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, pour justifier de l’intervention de la police. Car en effet, et un des témoins le démontre explicitement, le légal s’efface au moment où il apparaît des soupçons d’illégitimité. Contester ce monopole, c’est sans nul doute l’un des objectifs du film.

Dès lors, qu’en est-il  ? Où se situe la frontière entre la légitimité et la légalité  ? Faut-il distinguer l’Etat de la police  ? La violence est-elle nécessairement synonyme de brutalité  ? Tant de questions auxquelles manifestants, représentants de syndicats policiers, enseignants-chercheurs, journalistes, avocats et bien d’autres, tentent de trouver des réponses, afin d’éclaircir de nombreuses zones d’ombres qui pèsent sur le climat actuel.

On pourrait s’attendre à ce que l’ensemble des témoignages convergent vers une critique acerbe et généralisée des représentants du maintien de l’ordre. Pour autant, le réalisateur fait l’habile choix d’interroger certains représentants de syndicats policiers et de les confronter aux manifestants, ce qui apporte plus de légitimité dans son propos. De ces conversations, il ressort un trait évident, celui du décalage entre l’Etat et le peuple sur la virulence des violences policières, dont le terme est jugé par Emmanuel Macron comme « inacceptable dans un Etat de droit ».

Le basculement des images sur grand écran

Jamais auparavant un documentaire n’a autant dépeint l’intensité des violences policières récentes en France. Pour y parvenir, Dufresne choisit de montrer les images à brûle-pourpoint, telles quelles, sans filtre, et qui se révèlent parfois choquantes, voire difficiles à regarder. Ce chavirement, du petit smartphone à l’écran de cinéma, attire et accroche le spectateur, comme pour marquer le coup. S’il s’agissait de scènes d’affrontements aperçues sur un site ou fil d’actualité, celles-ci ne resteraient pas nécessairement dans les mémoires  ; en l’espèce, l’immensité de la scène scotche et plonge, jusqu’à imaginer que la manifestation se passe ici, là, devant soi.

En réalisant un documentaire aussi novateur, la visibilité que peut avoir chaque scène de débordements de la part des forces de l’ordre se retrouve de fait amplifiée. Les images acquièrent alors une force toute particulière, où chacun peut dorénavant s’en saisir et les diffuser, hors du cadre traditionnel des médias. Elles deviennent très précieuses, et échappent ainsi à un phénomène qui semble s’accentuer et qui est souligné, le muselage des auteurs de l’information de la part des autorités.

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Afin d’alléger ces images qui, bien souvent, heurtent, les scènes de conflits ne s’enchaînent pas de manière continue  ; les témoins, dont leur nom n’apparaît qu’au moment du générique, interviennent, de manière très douce, en plan rapproché ou gros plan, sur fond noir. Cette alternance relie chaque instant ou extrait avec un propos mûrement réfléchi pour dépasser la simple diffusion des images, et justifie ainsi l’absence de voix off tout au long du documentaire pour en créer un documentaire profond et construit.

Un pays qui se tient sage donne la parole à ceux dont on ne laisse pas habituellement la faculté de s’exprimer, parce qu’ils n’en ont jamais l’occasion ou qu’ils développent une pensée estimée trop radicale. Au cinéma pourtant, la thématique des violences policières est de plus en plus représentée dernièrement, que ce soit avec la reprise de La Haine de Matthieu Kassovitz ou avec l’oeuvre multirécompensée de Ladj Ly, Les Misérables. Ici, en dépassant la fiction, le cinéaste donne l’impression de vouloir stimuler l’opinion publique, quitte à diffuser certaines scènes insoutenables. Pari réussi.

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