Musical Écran – Retour sur une édition d’exception en dix films

© Miguel Ramos

Pour sa sixième édition, le festival Musical Écran, crée par Bordeaux Rock et le cinéma de l’Utopia, proposait la semaine dernière une sélection de 25 documentaires musicaux, éclectiques et parfois inédits, pour livrer une fois encore un sans-faute tant au niveau de la programmation que de l’organisation. Retour sur dix films marquants.

Se tenant habituellement au printemps – prévu initialement cette année du 12 au 19 avril -, le festival a du être repoussé du 6 au 13 septembre en raison du contexte sanitaire. Une situation qui n’a toutefois pas fragilisé l’affluence des spectateurs malgré la réduction de la capacité d’accueil des salles. Un public nombreux, fidèle et curieux, qui a permis la tenue de la plupart des séances en jauge maximum, affichant complet et donnant parfois lieu à de longues listes d’attente. Si tous les événements prévus – concerts, animations – n’ont pas pu être maintenus, l’intégralité des projections ont elles bien eu lieu. Du rock au jazz en passant par le rap ou encore le tango, l’alléchante programmation permettait à chaque mélomane d’y trouver son compte. Petite sélection et retours critiques.

PJ Harvey – A Dog Called Money de Seamus Murphy

Premier film projeté au festival lors de sa soirée d’ouverture, A Dog Called Money est un projet multiforme, étalé sur de nombreux supports, traversant les arts. À l’origine se trouvent de multiples voyages, au Kosovo, en Afghanistan, aux États-Unis, à la recherche de liens entre les histoires et luttes sociales des peuples habitant ces lieux, dansant autour d’un élément familier : la musique, sous toutes ses manifestations. Pensées, impressions poétiques et politiques furent notées dans un journal par PJ Harvey, et utilisées ensuite comme inspiration et paroles pour son album, The Hope Six Demolition Project. Ce documentaire entremêle des images de ses multiples voyages, des extraits du journal servant de narration, et une plongée directe dans l’enregistrement studio de l’album, présenté sous forme de performance par la singulière idée de permettre au public d’épier les musiciens s’adonnant à la tâche derrière une vitre à sens unique.

Plus encore, un recueil de poésies et de photographies naquit de cette entreprise. Mais le centre est bel et bien ce film : C’est par celui-ci qu’on saisit cette approche mettant en exergue le processus de création sous toutes ses coutures. Il apparaît une volonté de montrer tous les fils pouvant lier les observations de ces artistes impliqués mais privilégiés à ces terres qu’ils explorent et ces peuples qu’ils rencontrent. Ainsi tout paraît aussi transparent que les faux murs du studio dans cette remise en cause permanente, permettant de se concentrer sur le sujet : mettre en parallèle les souffrances, les flux, les guerres, dans un tourbillon habité de la musique même, par la religion, la fabrication des instruments eux-mêmes, les liens sociaux durables se formant par elle. Dollar, dollar, dollar, on nous répète, en espérant exorciser le mal qui gangrène tout, sauf presque l’art. Mais cela suffira-t-il ?

Marin Pobel

Marianne & Leonard – Words of Love de Nick Broomfield

Avec son nouveau film, Nick Broomfield propose une plongée dans l’intimité de la relation mythique entre Leonard Cohen et Marianne Ihlen. Un document rare qui explore les liens entre le poète et sa muse, inspiration et création.

Article complet à retrouver ici.

Camille Tardieux

© Nick Broomfield

Punk The Capital – A History of Washington DC Punk & Hardcore, 1976 To 1983 de James June Schneider

Des balbutiements d’une scène et à travers les successions de ses différentes générations, de Bad Brains à Void en passant par Minor Threat et Black Flag, Punk The Capital nous embarque dans une décennie mouvementée qui marqua durablement les oreilles et les coeurs de certains habitants d’une ville au bas des marches du pouvoir central américain. Une scène musicale d’abord très contenue dans un environnement urbain considéré très peu propice à la floraison d’une telle culture, entièrement tourné vers la gestion du gouvernement, ne laissant que peu de place à un quelconque engouement musical. Et pourtant, ce qu’une poignée de jeunes adultes, et surtout, d’adolescents, ont pu construire par simple pulsion créatrice bouillonnante, se déroule devant nos yeux durant ce film adroit.

Les interviews des concernés permettent une vision claire et imprégnée de l’engouement de l’époque, qui, pendant un long temps, n’était que le fruit des activités de quelques dizaines de personnes, tous plus ou moins membres d’un groupe, plus ou moins spectateurs, mais entièrement impliqués socialement dans cette sous-culture des plus souterraine. Sans prétention, ils nous exposent leur philosophie de l’époque, la volonté de se reconnecter avec la génération précédente directe ayant participé aux mouvements des droits civiques, la volonté de se distinguer de leurs autres aînés, parents, complices d’un gouvernement avide, et surtout de se connecter à eux-mêmes et entre eux. Car c’est une véritable fresque qui se présente à nous ici, autour de relations intergénérationnelles, n’ayant pas perdu de sa pertinence pour nous autres aujourd’hui. Le pouvoir fédérateur de la musique, par sa plus pure expression, est une force digne d’être proclamée aussi fort qu’elle est vociférée dans les caves de Washington, DC.

Marin Pobel

Swans – Where Does a Body End ? de Marco Porsia

Où un corps finit-il ? La réponse est dans la liquéfaction de la musique, l’arrachement de son propre être à la dictature de sa conscience, et dans l’acte de précipiter ce corps entre les lamelles d’air et de sueur qui vous lient vous, auditeurs, tout autant qu’eux, créateurs. Que ressent votre corps maintenant ? Ces questions, Michael Gira, meneur du groupe Swans, se les pose sans cesse, et c’est lui que ce documentaire suit, durant tous ses combats, du débuts des années 80 dans la lenteur d’une no wave industrielle particulièrement abrasive, jusqu’à aujourd’hui même, dans des sommets de volume et d’arrangements orchestraux de noise rock expérimental. Où votre corps commence-t-il ? D’autres tentent d’y répondre, de la large part de ce que Swans était jusqu’à la fin des années 90, Jarboe, incantatrice aussi déterminée qu’un corps et un esprit peuvent être, jusqu’à Thurston Moore, membre de feu Sonic Youth, groupe de noise rock compagnon de Swans pendant une bonne partie de son existence.

C’est une véritable armada de femmes et d’hommes et d’archives qu’invite ce film, pour dresser un portrait des plus complets de l’histoire du groupe à ce jour. Une histoire de succès, d’échecs assommants, d’un acharnement sans cesse renouvelé, sans concessions, et sans peur d’explorer de nouveaux mondes, toujours en quête d’une certaine vérité humaine face à une indifférence toujours plus féroce de notre univers. Enfin, ce que ces sons et images nous font comprendre, c’est qu’il ne reste qu’un pas à faire, pour peut-être entrevoir ce qui ne peut être exprimé par les mots : la déliquescence, à vivre entouré d’eux, pour qu’ils deviennent enfin nous. Maintenant, êtes-vous votre propre corps ?

Marin Pobel

My Friend Fela de Joel Zito Arojo

Résistance, violence, souffrance, destruction. My Friend Fela suit Carlos Moore, ami et biographe de Fela Kuti, roi de l’afrobeat, nous faisant ainsi longer des racines aux profondes ramifications à travers l’histoire d’un homme et de ses relations, d’un homme et de sa musique, d’un homme et de son pays, le Nigeria. Ce sont bien ces mots durs qui viennent à l’esprit après avoir appréhendé la quantité d’événements ayant marqué sa vie, et les paroles et souvenirs de ses proches. D’abord, des débuts dans la musique remarqués mais empreints d’une certaine légèreté, puis, au final, une confrontation du pouvoir en place, une lutte permanente menant à des horreurs qui n’aurait pu provoqué autre chose que la folie.

C’est un fil passionnant et parfois difficile qui nous est proposé de suivre ici, mais il est profondément humain, et il est essentiel de s’y plonger avec toute sa lucidité. Fela Kuti et ceux proches de lui, à travers leur époque, leurs victoires et leurs vices, marquent par la détermination qui habite leurs vies la volonté d’agir, d’insuffler de la force à sa communauté, de tenter de planter ne serait-ce que quelques graines qui peut-être germeront et permettront de vaincre, enfin.

Marin Pobel

Sarajevo – State In Time de Benjamin Jung et Théo Meurisse

Sarajevo – State In Time est une histoire de l’art en temps de guerre, à travers le groupe Laibach, groupe de musique électro-industrielle, du NSK, le Neue Slowenische Kunst, et d’un peuple, durant le siège de Sarajevo, de 1992 à 1995. Il y a un acte au centre de cette histoire : un concert de Laibach en une ville fermée, prisonnière, où la vie doit pourtant continuer pendant la guerre. Les membres du groupe ont du traverser, lors d’un cessez-le-feu, une zone de conflit, espérant que la trêve tienne le temps d’arriver à leur destination. Le groupe faisait partie d’un mouvement, le NSK, un état dans le temps, sans territoire physique, sans frontière : une création commune. Durant les deux concerts qu’ils ont pu faire à Sarajevo, dont un s’étant déroulé lors de la signature des accords de Dayton, des passeports de cet état spirituel ont été distribués. Passeports ayant pu être utilisés avec succès comme document officiel à cause de la disparition du pays auquel appartenait les habitants de la ville, dans des anecdotes rocambolesques mettant en lumière l’absurdité administrative en cette période.

Ce que ce documentaire touche en plein coeur, c’est la nécessité pour un peuple de vivre et de faire vivre sa culture et de se divertir dans un foisonnement permanent et vital. Ce que les jeunes habitants de l’époque racontent, c’est une effervescence, malgré le danger. Pourquoi rester prostré chez soi dans l’attente de la mort, quand on peut prendre autant de risques en vivant véritablement ? Lors d’un moment dans le temps, un concert, de la musique, permit de vivre comme avant la guerre, outrepassant la mort, pour tenter de rester vivant.

Marin Pobel

I Want My MTV de Tyler Measom et Patrick Waldrop

En retraçant l’odyssée de la plus mythique des chaînes musicales, I Want My MTV ne se contente pas seulement de relater la genèse, l’impact et l’influence de la chaîne la plus rock’n’roll de la télévision américaine mais bien d’analyser et de porter un regard critique sur celle-ci. Racontée par ses créateurs, différents artistes et personnalités ayant joué, de près ou de loin, un rôle dans son développement, la dimension sociale et culturelle laissée par l’iconique logo interchangeable est passé au peigne fin. Ainsi l’histoire de MTV ne fût pas un long fleuve tranquille : de son idée originelle d’une radio télévisée à ses dérives commerciales et superficielles (cette dernière ayant participé grandement à l’essor de la télé-réalité), I Want My MTV met en exergue un système en perpétuel conflit entre son ancrage médiatique, sa pression financière et son intégrité artistique.

S’il élude quelque peu les deux dernières décennies de la chaîne, le documentaire aborde avec pertinence les grandes questions qui ont jalonné son histoire comme son ouverture au hip hop, sa gestion du raz-de-marée métal, l’impact de l’image sur la carrière musicale de certains artistes et, surtout, la place des musiciens noirs dans ces programmes, où ceux-ci furent pendant très longtemps les grands absents, soulevant de nombreuses accusations de racisme à l’image d’une fascinante intervention de David Bowie lors d’une interview qui a bien failli coûter la vie de la chaîne. Au delà de son sujet, le documentaire apporte surtout un éclairage sur les paradoxes entre contre-culture et engouement médiatique, choix éditoriaux et exigences artistiques, et sur les difficultés de garder une forme d’indépendance dans un milieu où tout s’achète et se vend. Vaste programme.

Camille Tardieux

Piazzolla – Les Années du Requin de Daniel Rosenfeld

Icône de la musique argentine du XXème siècle, celui qui s’est illustré aux frontières du tango et de la musique savante reste pourtant, aujourd’hui encore, un être bien mystérieux sur lequel ce documentaire fait enfin la lumière. Raconté par son fils, on y découvre un musicien intransigeant, créateur insatiable totalement dévoué à son art et mordu de pêche à ses heures perdues. Handicapé par un pied bot à sa naissance, cette malformation physique semble avoir donné à Astor Piazzolla des ailes et, surtout, un caractère fort qui le poussera vers des formes, esthétiques et ambitions musicales inédites. De sa formation à New-York («  Je porte New-York dans mon sang, 50 % de ma musique vient de là  » déclarera-t-il) aux territoires d’avant-garde qu’il affectionne tant, le film retrace le parcours d’un homme qui n’aura cessé de cultiver la différence et de placer le tango dans une ère nouvelle, protéiforme, ouverte sur l’horizon des possibles. « Le tango meurt, moi je nais » : une remarque qui pourrait résumer tout son art et le trouble semé dans la sphère musicale de l’époque.

Célébré en Europe, rejeté dans son propre pays, le compositeur et bandonéoniste argentin connaîtra une vie sans réels territoires, musicaux comme physiques. Parsemé d’extraits d’entretiens menés avec sa fille, Diane, et de témoignages discrets de son fils, Daniel – qui racontera notamment comment une remarque sur la musique de son père (« Tu fais marche arrière ») engendrera dix ans de silence entre les deux hommes -, le film propose un éclairage intime sur le musicien à travers les femmes, enfants et amis qui ont compté dans sa vie. Servi par de sublimes archives, Les Années du Requin constitue un document exceptionnel sur un artiste décidément à part, dont la musique continue encore de résonner en chaque parcelle de nos vies.

Camille Tardieux

Solo de Artemio Blenki (mention spéciale du jury)

Déjà remarqué lors de l’édition 2019 du Festival de Cannes, Solo dévoile le portrait de Martín Perino, pianiste en proie à de sérieux troubles psychiatriques. Un documentaire bouleversant de justesse et d’humanité.

Article complet à retrouver ici.

Camille Tardieux

© Artcam Films / Petit à Petit Production / Golden Girls / Lomo Cine

Billie de James Ershkine

Billie est une plongée dans l’intimité de Billie Holiday, chanteuse emblématique et essentielle du siècle passé, dont l’œuvre traverse le temps par des créations à la puissance et l’influence inégalées, tel que Strange Fruit, manifestation crue et poétique des lynchages et pendaisons infligés aux Afro-Américains. Une vie dramatique, mouvementée, présentée ici de façon singulière, à travers la synthèse d’heures et d’heures d’enregistrements réalisés auprès de proches de l’artiste par la journaliste Linda Lipnack Kuehl, en préparation d’une biographie qui ne verra jamais le jour.

Des faits amenés dans un voyeurisme parfois maladroit, dans une distance et une absence de compréhension plus large qui se risque parfois à tenter un faux dramatisme des plus américain. Cependant, l’histoire même, la plongée dans la vie de Lady Day, par les paroles de ses plus proches collaborateurs, amants, amis, voir même à d’autres n’étant que de simples connaissances, forment un portrait viscéral. Entre peines de prison plus ou moins légitimes, relations amoureuses violentes, et au-dessus de tout, un succès retentissant dans l’acte de création face aux yeux du public, la vie de Billie Holiday est plus que jamais claire et exposée. Le film lui-même peine à soutenir son propos, mais l’artiste elle-même par sa vie, dépasse tout, et arrache ses souffrances pour les manifester devant nous tous, seule, forte, et vraie.

Marin Pobel

Espace Arte de Réalité Virtuelle

En périphérie de l’Utopia et de la Médiathèque Mériadeck, la chaîne Arte participait aussi au festival en mettant à disposition du public un dispositif de réalité virtuelle dans le hall de la MÉCA (Frac Nouvelle Aquitaine). Casque vissé sur les oreilles et lunettes VR sur le nez, nous sommes donc invités à visionner trois films. Dans celui consacré à Beethoven et le fameux premier mouvement de sa 5ème Symphonie (Beethoven 360 de Blandine Berthelot et Ivan Maucuit), la simulation d’être au cœur d’un orchestre fonctionne, visuellement, plutôt bien. Hélas, le son très frontal crée une distance avec le positionnement central du spectateur parmi les musiciens, et les animations plutôt minimalistes et répétitives font souffrir l’expérience de la comparaison avec le procédé employé du célèbre Fantasia de Disney qui fête cette année ses 80 ans.

En revanche, le film de Jan Kounen, -22.7 °C, co-réalisé avec Armaury La Burthe et consacré au travail du compositeur électronique Molécule offre un beau voyage dans les terres arctiques, entre réminiscence des trips sous Ayahuasca de son réalisateur et divagations sensibles et poétiques du musicien. Si nous n’avons pu visionner le dernier programme présenté, MC 360 de Sami Battikh, sa proposition, en miroir avec la programmation des documentaires It’s Yours et French Games, permettait aux amateurs de hip hop de vivre une expérience immersive à la hauteur de l’événement.

Camille Tardieux

-22.7 de Jan Kounen et Armauy La Burthe. © Arte.

Les projections auxquelles nous n’avons pas pu assister : We Intend To Cause Havoc de Gio Arlotta (prix du jury), Kinshasa Beta Mbonda de Marie Françoise Plissart (prix du public), Félix In Wonderland de Marie Losier, Bryan Ferry – Don’t Stop The Music de Catherine Ulmer Lopez, Who The F*ck Is Roger Rossmeisl ? de Luc Quelin et Kaspar Glarner, Disco Confessions de Javi Senz, The Rise Of The Synths de Ivan Castell, Miossec – Tendre Granit de Gaëtan Chataignier, La Vie de Brian Jones de Patrick Boudet, It’s Yours – A Story of Hip Hop and The Internet de Marguerite de Bourgoing, Tool – The Holy Gift de Stéphane Kazadi, French Games – Une Histoire du Rap Français de Jean-François Tatin, A Bright Light – Karen and The Process d’Emmanuelle Antille, Daho par Daho de Sylvain Bergère et Christophe Conte, Sébastien Tellier – Many Lives de François Valenza.

A noter : le festival a déjà annoncé deux déclinaisons à venir, décentralisées, de sa manifestation, à savoir du 2 au 4 octobre à La Rochelle et du 15 au 18 octobre à Toulouse.

Merci à l’équipe de Bordeaux Rock, du cinéma de l’Utopia pour leur sympathie et leur partenariat.

Marin Pobel

CINÉASTE AMATEUR, ÉTUDIANT EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE ET EN INFORMATIQUE À BORDEAUX. SERVITEUR DES IMAGES, DES SONS, ET DU MÉLANGE SINCÈRE ET TRANSCENDANT DES DEUX.

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