La Madeleine de Proust #17 – « Les Quatre filles du docteur March » : les femmes comme sujet

@ Fanny Monnier

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

Je ne suis sans doute pas la première jeune fille, et encore moins la dernière, à être marquée à vie par le roman de Louisa May Alcott publié en 1868 aux États-Unis.

Chaque Noël chez ma grand-mère, j’avais toujours le droit à un livre sous le sapin. Bien emballé, format rectangulaire, épaisseur caractéristique  : je repérais rapidement le paquet. C’était sujet à moquerie dans ma famille, parce qu’ils finissaient tous par s’empiler dans les placards sans que je ne prenne le temps de les ouvrir. J’avais treize ans, et la seule chose qui comblait mon intérêt en littérature demeurait encore les livres d’adolescentes. On y retrouvait toujours cette même fille  : pas particulièrement drôle mais d’une beauté qui s’ignorait, amoureuse du beau gosse du lycée, de son meilleur ami, de son ami d’enfance, peu importe  : un garçon en bref. Elle partageait ses déboires avec sa confidente. L’histoire se terminait par la réussite amoureuse, les dernières pages bouclaient le récit par une embrassade.

Ce Noël-ci, après l’échec cuisant des Trois Mousquetaires, j’eus le droit aux Quatre filles du docteur March. Je ne me rappelle pas ce qui me poussa à lui laisser une chance, sans doute la perspective de me plonger dans une histoire de femmes. Je me laissais peu à peu happer par l’intimité de Meg, Jo, Amy et Beth. Issue moi-même d’une sororité de trois, je découvrais chez ces femmes du XIXème siècle une réalité que je ne savais retrouver dans mes livres d’ados. Cette intimité n’était pas faussée par l’imaginaire collectif  : elle avait quelque chose en plus qui me faisait tourner les pages en me sentant comme assise, moi aussi, au beau milieu du salon de la famille March. L’absence durable de ce docteur March, un homme qui s’efface au profit des femmes, permettait d’offrir un espace suffisant aux personnages pour s’épanouir individuellement. Je découvrais enfin, à treize ans, un roman dans lequel les femmes étaient le sujet principal de l’histoire. Et non pas leurs relations avec les hommes.

Je fus rapidement fascinée par le personnage de Jo  : elle qui me semblait avoir trouvé l’homme parfait en la personne de Laurie décidait de suivre un autre destin que celui qui lui était déjà acquis depuis leur première rencontre. Ce contre-pied me déçut dans un premier temps, j’étais frustrée de ce refus. Il n’avait rien de logique et sortait de tous les sentiers battus  : Jo devait finir avec Laurie. Parmi toutes les héroïnes que j’avais rencontré, cette décision fit de Jo celle dont je me sentais la plus proche. Je n’avais plus à complexer de ne pas faire de ma vie une comédie romantique.

Parce que Jo n’est pas douce, Jo n’est pas gentille, Jo ne fait pas ce qu’on lui dit, Jo veut courir, Jo veut écrire, Jo veut vivre des aventures, Jo veut être traitée comme un garçon. Ces constats ne cessèrent pas de m’étonner tout au long de ma lecture. Il y avait enfin quelque chose de vrai dans cette histoire de femmes, une compréhension des enjeux de la condition féminine, un dévoilement d’une vérité que j’avais besoin d’entendre à cet âge-là. Je lâchais mes premières larmes devant un livre, à la mort de Beth, entraînée par la maladie qu’elle contracta en souhaitant aider une famille qui n’avait pas assez d’argent pour manger. On refusait à ces femmes d’aller à la guerre, mais l’auteure leur restituait toute leur splendeur et leur bravoure. Beth mourait avec une dignité qui valait celle des hommes au combat.

En cela, je ne pourrais que recommander d’offrir ce livre à toutes ces jeunes filles de treize ans qui pourront, sans aucun doute, s’y retrouver. Ce livre a, par ailleurs, fait l’objet d’une récente adaptation au cinéma dont l’objectif clair est de ne pas s’éloigner du chemin avant-gardiste tracé avec brio par l’auteure.

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