Face à la déforestation de l’Amazonie, la mobilisation de l’opinion publique européenne s’amplifie

© Johanna de Tessières | Greenpeace

Alors que le nombre d’incendies dans la forêt amazonienne atteint à nouveau des niveaux records, Greenpeace a multiplié les actions symboliques dans plusieurs capitales européennes. L’ONG dénonce la complicité de l’Union européenne dans l’aggravation de la déforestation et appelle les dirigeants européens à se montrer à la hauteur de leurs engagements climatiques. 

Depuis la fin de l’été, Greenpeace a relancé les mobilisations contre la déforestation de l’Amazonie et l’augmentation des feux intentionnels dans la forêt tropicale. Le 10 septembre, des activistes ont bloqué l’entrée du palais de l’Élysée avec un camion de pompier auquel ils se sont enchaînés. Après avoir allumé des fumigènes, ils ont déployé des banderoles critiquant la responsabilité d’Emmanuel Macron et l’appelant à prendre des mesures immédiates pour interdire les importations industrielles en provenance du Brésil. Plusieurs autres lieux symboliques du pouvoir exécutif français ont été occupés, dont le Ministère de la Transition écologique et plusieurs préfectures en province. 

Le lendemain, c’est au QG de la Commission européenne que les activistes se sont donné rendez-vous. L’ONG a remplacé la bannière de 30 mètres recouvrant la façade principale du bâtiment Berlaymont par leur propre calicot, représentant en trompe-l’œil un trou dans les murs donnant sur les terres brûlées de l’Amazonie. À la place des slogans de la Commission promouvant le Green Deal – le plan d’investissement de l’UE pour la transition écologique et la neutralité carbone d’ici 2050 – on pouvait lire «  l’Amazonie Brûle  : l’Europe coupable  ». 

Pour l’ONG, l’enjeu est simple  : faire suffisamment pression sur les institutions européennes afin de les obliger à réduire ses échanges commerciaux avec le Brésil, dont le président Jair Bolsonaro est à l’origine d’une politique active d’exploitation de la forêt vierge. 

Des incendies toujours plus dramatiques

Depuis son accession au pouvoir, le gouvernement de Bolsonaro s’est minutieusement employé à remettre en cause les politiques de protection de la forêt et des populations autochtones. Les déclarations ouvertement climatosceptiques sont une marque distinctive du nouvel exécutif, qui nie systématiquement l’aggravation de la situation. Le ministre des Affaires étrangères Ernesto Araujo considère le réchauffement climatique comme une idéologie relevant du «  marxisme culturel  » tandis que le président Bolsonaro a lui-même assuré qu’aucune personne survolant l’Amazonie ne trouverait la trace «  d’un seul foyer d’incendie, d’un seul hectare de déforestation  ». 

Pour l’heure, les enjeux de protection de l’environnement ont été relégués derrière ceux liés à l’impact économique et sanitaire du coronavirus. Selon l’institut de sondage Datafolha, le président jouit du taux d’approbation le plus élevé depuis le début de son mandat, cela malgré les polémiques liées à sa gestion chaotique de la crise du Covid-19. Avec un bilan s’élevant à près de 137 000 morts estimés et une perte de 8,7 millions d’emplois au second trimestre, le Brésil est l’un des pays les plus meurtris par le virus. Profitant de «   l’opportunité du fait que la presse soit focalisée sur le coronavirus » plutôt que sur la politique forestière et agricole, le gouvernement en a profité pour « passer des réformes et assouplir les règles » relatives à la protection de l’Amazonie, selon les mots du ministre de l’Environnement.

Résultat, l’Amazonie subit les plus graves incendies de son histoire. En juillet 2020, l’Institut brésilien de recherches spatiales (INPE) identifiait 6 803 départs de feu contre 5 318 pour le même mois en 2019, soit une augmentation de 28 %. A titre d’exemple, un sixième de la surface de la forêt du Pantanal, la plus grande zone humide mondiale, s’est embrasée depuis le début de l’année. Les incendies menacent la plus riche variété de plantes aquatiques au monde et la plus grande concentration d’animaux sauvages d’Amérique du Sud de cette plaine marécageuse, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. De manière plus générale, les scientifiques estiment que l’année 2020 pourrait être une nouvelle année de record, confirmant la tendance générale à l’augmentation constante du volume de la déforestation. Ce chiffre serait près de 3 fois plus important en 2020 qu’en 2018, l’année précédant l’élection de Jair Bolsonaro.

© Joao Laet | AFP/Getty Images

«  Amazon fires – Europe guilty

Impuissantes face aux pressions de Bolsonaro, les ONG locales et environnementales ne viennent pas seulement chercher à Bruxelles le soutien dont elles manquent sur place. En manifestant en Europe, elles espèrent surtout rappeler que l’Union européenne détient une part de responsabilité dans l’aggravation des incendies. Dans une tribune publiée sur le site Euractiv.com, la directrice du bureau bruxellois de l’association WWF Ester Asin expliquait que «  le marché unique de l’UE, avec son énorme demande de soja et de viande bovine, est en train de causer une destruction à long terme à l’Amazonie et à d’autres écosystèmes naturels. Elle ne craque pas directement l’allumette qui déclenche l’incendie, mais l’Union européenne a une influence sur le nombre d’allumettes dans la boîte.

En effet, les incendies sont dans leur presque totalité le fait de la main des agriculteurs brésiliens. Afin de satisfaire une demande mondiale de soja et de boeuf en constante augmentation, ils mettent le feu intentionnellement à la forêt tropicale pour s’approprier des terrains protégés. Sous cet angle commercial, l’Union serait responsable de plus de 10 % de la déforestation mondiale, en raison de ses importations agricoles. C’est pour cette raison que des ONG comme Greenpeace dénoncent la complicité de la France et de l’Europe vis-à-vis de Bolsonaro.

En réponse aux pressions de l’opinion publique, les dirigeants européens ont eu du mal à donner une réponse forte. Avec la chancelière allemande Angela Merkel, Emmanuel Macron a fait de la question de la déforestation un sujet majeur du sommet du G7 de Biarritz, la réunion des sept plus grandes puissances économiques mondiales. Le but était de créer un consensus international contre Bolsonaro, pour le contraindre à respecter les engagements climatiques de réduction des émissions de CO2 pris par le Brésil dans le cadre de la COP 21. Or, le soutien indéfectible de Donald Trump, autre figure mondiale du climatoscepticisme, a rendu impossible la mise en place d’une action commune efficace. Faute d’appui diplomatique, les déclarations des dirigeants européens sont restées lettre morte.

« Grâce à l’attrait de son marché, l’UE a le pouvoir de mettre fin aux expulsions de terres, aux violations des droits de l’homme, à la destruction de la biodiversité et au rejet massif de CO2 causé par les incendies de forêts, la déforestation et la conversion des écosystèmes dans le monde entier. »

Ester Asin, directrice du bureau européen de WWF, dans une tribune publiée le 31 août sur Euractiv.com

Des réactions largement insuffisantes

Si elles sont moins impressionnantes qu’en 2019, les mobilisations de septembre commencent à porter leurs fruits. L’année dernière, le Parlement européen a notamment adopté une proposition de résolution – une déclaration d’avis non-contraignante – enjoignant la Commission d’adopter le plus rapidement un plan d’action contre la déforestation associant les populations locales. De leur côté, certains gouvernements européens – dont la France – se sont réunis au sein d’un groupe appelé « le Partenariat de la déclaration d’Amsterdam », qui s’est engagé à boycotter toutes les importations de bois d’Amazonie illégalement abattu et les ressources agricoles produites sur les terres d’anciennes tribus. 

A l’heure actuelle, les mesures annoncées ne sont que de simples notifications d’intention qui doivent encore être concrétisées. Pourtant, l’Union est loin d’être impuissante et dispose d’un levier politique non-négligeable, celui de sa puissance commerciale. A l’heure actuelle, Bruxelles négocie un traité de libre-échange avec le Mercosur, une organisation régionale d’Amérique du Sud dont fait partie le Brésil. L’accord supprimerait 91 % des droits de douane sur les échanges commerciaux entre l’Union et le Mercosur, qui représentent actuellement la valeur annuelle d’un billion de dollars.

Pour les entreprises agro-alimentaires brésiliennes, l’accord représente une opportunité en or pour accroître le bénéfice de leurs exportations vers l’Europe. C’est pourquoi l’Union a donc intérêt à abandonner complètement les négociations, selon les ONG environnementales. Ce faisant, elle n’inciterait plus indirectement les industriels brésiliens à brûler la forêt tropicale, tout en créant les bases d’une nouvelle discussion commerciale dont la protection du climat serait la pierre angulaire.

C’est en novembre que le Conseil européen doit se prononcer sur la signature de l’accord UE-Mercosur. D’ici là, on peut attendre des ONG qu’elles amplifient leurs actions pour galvaniser une opinion publique déjà largement acquise à sa cause. Selon un sondage de YouGov, publié le 10 septembre, 3 européens sur 4 souhaitent que le texte soit définitivement abandonné.

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