« Blues pour l’homme blanc » de James Baldwin – Blues en noir et blanc

© James Baldwin – Allan Warren / Wikicommons

Jusqu’alors inédite en français, la pièce de théâtre Blues pour l’homme blanc (1964) de James Baldwin connaît enfin une traduction aux éditions Zones. Cette pièce qui dénonce le racisme n’a (malheureusement) pas pris une ride presque soixante ans après sa première parution.

Dans ses remarques à propos de Blues pour l’homme blanc, placées au début du livre, James Baldwin constate  :

« Ce qui est atroce et presque désespérant dans notre situation raciale actuelle tient au fait que les crimes que nous avons commis sont si terribles et si indicibles qu’accepter cette réalité mènerait littéralement à la folie. Alors, pour se protéger lui-même, l’être humain ferme les yeux, réitère compulsivement ses crimes et entre dans un obscurantisme spirituel que personne ne peut décrire  »

James Baldwin, « Remarques à propos de Blues », dans Blues pour l’homme blanc.

Oscillant entre pessimisme et optimisme, James Baldwin ouvre les yeux et décrit de front la situation raciale, les crimes et l’obscurantisme dans ses œuvres. Ses réflexions et ses combats résonnent toujours avec notre époque.

En 1964, Baldwin n’est pas familier de l’écriture dramaturgique. Dix ans plus tôt, il a écrit une première pièce, Le Coin des «  Amen  », traduite en français en 1983 par l’écrivaine Marguerite Yourcenar. Mais l’auteur de La Conversion (1953) n’a alors pas «  beaucoup d’estime pour ce qui se passait sur les scènes américaines  ». Dans ce cas, pourquoi choisir le théâtre  ? C’est un enchaînement d’événements dramatiques qui ont poussé Baldwin à se tourner vers ce genre direct et cathartique.

Lourd contexte

La pièce Blues pour l’homme blanc est très ancrée dans le contexte de l’époque. Elle raconte l’histoire de Richard Henry, un jeune africain-américain, qui rentre chez ses parents dans le Sud des États-Unis après être parti vivre huit ans à New York (ville à première vue plus progressiste). Un jour, Richard provoque verbalement un commerçant blanc nommé Lyle Britten qui a auparavant déjà tué un homme noir sans aucune conséquence pour lui. Offensé, Lyle Britten tue Richard, ce que l’on sait dès la scène d’exposition. Britten sera ensuite acquitté par un jury blanc malgré l’accumulation des témoignages à son encontre.

Comme l’explique Baldwin, la pièce « prend appui, de manière assez distante il est vrai, sur le cas d’Emmett Till  ». Le 28 août 1955, le jeune Emmett Till, âgé de quatorze ans, est assassiné après avoir été torturé par deux commerçants blancs à Money dans le Mississippi. Acquittés, les deux commerçants avouèrent ensuite leur crime en se vantant. Ils savaient qu’ils ne pourraient être de nouveau jugés pour le même délit. Autre événement déclencheur  : le 12 juin 1963, Medgar Evers est assassiné devant son domicile à Jackson dans le Mississippi par un suprémaciste blanc. Militant des droits civiques, il était l’un des plus grands amis de Baldwin. La pièce est dédiée à sa mémoire ainsi qu’à sa veuve et à ses enfants. James Baldwin écrit :

« Quand il mourut, quelque chose que je ne peux décrire s’imposa à moi ; c’est alors que je décidais que rien au monde ne pourrait m’empêcher de mener cette pièce à terme ».

James Baldwin, « Remarques à propos de Blues », dans Blues pour l’homme blanc.

Enfin, «  les enfants tués à Birmingham  » sont les derniers dédicataires de la pièce. Il s’agit de quatre jeunes filles noires, âgées de onze à quatorze ans, tuées par des membres du Ku Klux Klan dans un attentat à la bombe le 15 septembre 1963 dans une église baptiste de Birmingham en Alabama. C’est ce contexte pesant qui a poussé Baldwin à prendre la plume.

Ségrégation

L’action prend place dans une ville que Baldwin nomme Plaguetown, c’est-à-dire «  la Ville de la peste  », «  un obscur et sinistre trou perdu  ». Comme l’auteur l’explique dans son avant-propos, «  la peste, c’est la race, c’est aussi notre conception du christianisme  : et cette peste, une fois déchaînée, a le pouvoir de détruire toutes les relations entre les hommes  ». Cette absence de localisation géographique précise permet donc de faire de ce lieu un symbole et de montrer que l’horreur est partout, dans toutes les villes et non dans une ville précise.

Blues pour l’homme blanc se divise ensuite entre communauté blanche et communauté noire comme l’indique la première didascalie  : «  l’allée centrale marque également la séparation entre Blancs et Noirs de la ville  ». Une opposition marquée dans le tribunal par exemple – principal lieu de l’action du troisième acte – pour rappeler la ségrégation toujours en cours au Sud à l’époque de l’écriture de la pièce. L’opposition se poursuivra jusque dans les chœurs qui commentent le procès de Britten «  du coté des Noirs  » et «  du côté des Blancs  ». Seul Parnell, directeur d’un journal local, ami de la victime et du bourreau, fera le lien entre les deux communautés.

« Comprendre sans excuser »

La pièce, bien que très schématique, évite le manichéisme. Si l’on prend en compte le contexte, on comprend aisément que Baldwin prenne parti pour «  un côté de la ville  ». Pourtant, son ambition est avant tout de «  comprendre sans excuser  », comme l’explique dans sa présentation Gérard Cogez, professeur de littérature à l’université de Lille et traducteur de la pièce. Le titre nous le fait comprendre en premier lieu puisqu’il réunit symboliquement les deux communautés. Blues pour l’homme blanc est la traduction de Blues for Mister Charlie. Le Blues, genre musical d’origine africaine-américaine, est ici associé à « Mister Charlie », terme qui désigne familièrement les Blancs dans l’argot noir. «  Tous les Blancs sont Mister Charlie  » déclarera avec amertume le père de Richard Henry dans le premier acte. Baldwin instaure donc avec sa pièce un début de dialogue, dont on ne peut s’empêcher de percevoir la tristesse.

Parlant du meurtrier, James Baldwin explique dans son avant-propos : «  Nous avons le devoir d’essayer de comprendre ce misérable  ». L’auteur souhaite montrer que les Blancs sont aussi victimes de ce racisme. Une idée partagée par Bob Dylan dans sa chanson « Only a Pawn In Their Game » (littéralement « Seulement un pion dans leur jeu »), qui est un hommage rendu à Medgar Evers en 1963. Comme Baldwin, Dylan rappelle que les bourreaux sont aussi manipulés que les victimes : «  le pauvre homme blanc est utilisé comme outils dans les mains [des shérifs, des soldats et des gouverneurs]  ». Pour l’écrivain Philip Roth, cette intention programmatique n’est pas suivie dans la pièce. Il est vrai que les essais de Baldwin tels que Notes d’un enfant du pays (1955) ou La Prochaine fois le feu (1963), sont plus précis dans l’exposition des problèmes. Baldwin maîtrise moins l’art dramaturgique que celui, percutant, de l’essai.

Enfin, il est intéressant de noter que dans l’ensemble de son œuvre, James Baldwin ne rejette pas la faute sur l’individu mais sur le collectif :

« Toute l’action de la pièce s’articule autour de la volonté de découvrir comment [la mort du jeune homme] est survenue et qui, véritablement, à part l’homme qui a physiquement commis l’acte, est responsable de sa mort. L’action de la pièce implique l’effroyable découverte que personne n’est innocent ».

James Baldwin, « Quelques mots d’un enfant du pays » [1964], dans Retour dans l’œil du cyclone.

Blues pour l’homme blanc – James Baldwin, ed. Zones, 14 €

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