« Antebellum » – Un film antiraciste moins effrayant que prévu

© Matt Kennedy / Metropolitan FilmExport

Pour une première réalisation du duo Gerard Bush / Christopher Renz, Antebellum est assez satisfaisant. Il s’agit là également du premier rôle principal de sa carrière pour la chanteuse Janelle Monáe, qui livre une interprétation sans faute. Hélas malgré une idée ambitieuse et des qualités bien présentes, le film se perd en chemin avec une mise en scène parfois maladroite et un rythme pas toujours bien maîtrisé.

Pour pleinement apprécier Antebellum, mieux vaut ne pas en visionner la bande annonce, car il balaie toutes les attentes que cette dernière peut susciter. Présenté dans sa promotion comme un film fantastico-horrifique dans la lignée de Get Out et Us, du même studio de production, Antebellum s’avère en fait être très loin de cela, même si l’influence de Jordan Peele se ressent par moments.

Deux temporalités mystérieusement liées

Comme le montre la bande annonce, l’action d’Antebellum se situe dans deux temporalités. La première partie du film semble se dérouler durant la guerre de Sécession, même si aucune date n’est indiquée : Eden, une esclave afro-américaine cherche à s’évader d’une plantation de coton dans laquelle elle et d’autres esclaves sont torturés, violés et exécutés. Toute l’horreur de la situation des esclaves, tout leur désespoir ressortent dans cette partie, et plus particulièrement dans le long et lent plan séquence d’environ cinq minutes qui ouvre le film. Ce plan savamment mis en scène offre une plongée douloureuse dans l’enfer et la violence de la plantation menée par des confédérés au caractère inhumain. Mais voilà que subitement et sans explication au milieu du film, l’action bascule au XXIe siècle, de nos jours, autour de Veronica Henley, une écrivaine militante à succès impliquée dans la cause antiraciste et les droits des personnes noires. C’est là que le film change de dimension, au moment précis où Eden s’endort et où Veronica se réveille. Si les deux femmes sont semblables physiquement, elles ne vivent vraisemblablement pas à la même époque, ce qui peut confusément laisser penser que Veronica est une descendante d’Eden. Cependant aucune explication n’est donnée, laissant l’imagination du spectateur essayer de percer ce mystère jusqu’à la fin.

© Matt Kennedy / Metropolitan FilmExport

Le problème est qu’avant le twist de fin, le spectateur se retrouve perdu. Être dérouté en visionnant un film n’est pas une mauvaise chose, au contraire, mais pour Antebellum le problème est qu’il en résulte que l’intérêt de cette seconde partie semble flou, il se dégage l’impression d’avoir deux films différents en un, deux films trop différents. L’idée de mélanger deux temporalités dans un film qui est axé sur le racisme est originale, et elle prend d’ailleurs tout son sens à la fin, mais cela peut déranger lors du premier visionnage.

« Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé »

WILLIAM FAULKNER (CITATION D’OUVERTURE DU FILM)

Un film plus que d’actualité

Antebellum est un film pleinement inscrit dans le contexte actuel de manifestation aux États-Unis, avec le mouvement Black Lives Matter. Bush et Renz livrent une violente critique du racisme et de l’esclavagisme dans la société en mélangeant deux époques différentes. Au delà de traiter la question du racisme, Antebellum est un film féministe, reposant sur les deux personnages féminins émancipés interprétés par Monáe. Eden est celle sur qui reposent tous les espoirs des esclaves de fuir la plantation, elle est la plus lucide et semble la plus déterminée. Veronica elle, est une figure incontournable de la lutte contre le racisme aux États-Unis, impliquée dans ses livres et ses discours. Les deux femmes sont menacées et harcelées pour ce qu’elles veulent mettre en œuvre et ce qu’elles dénoncent. Elles font figure d’héroïnes féministes.

Le propos d’Antebellum est de faire une métaphore du racisme, et de montrer que depuis la guerre de Sécession, depuis les années 1860, si l’esclavage a été aboli, le racisme est toujours présent dans la société. Comme l’indique le titre qui signifie littéralement « avant la guerre », rien n’a changé depuis la guerre et il y a comme un retour en arrière, une régression. Veronica veut montrer au monde que la population afro-américaine a été assimilée et non libérée, et veut l’exhorter à se révolter contre la société pour faire valoir ses droits. En ce sens, Antebellum est une réussite originale, en faisant cet aller et retour entre passé et présent, les réalisateurs mettent l’accent sur le racisme banalisé dans notre société actuelle.

Un résultat frustrant

Hélas malgré une première partie maîtrisée, introduite par un sublime plan séquence, Antebellum ne possède pas que des qualités. Le rythme est lent, peut-être même trop lent durant les deux premières parties, et le scénario n’est pas toujours à la hauteur, si bien qu’au bout d’une heure de visionnage un certain ennui se fait sentir, particulièrement face aux dialogues insipides et pleins de longueurs entre Veronica et ses amies qui semblent n’être présents que pour meubler l’histoire. Heureusement, la dernière partie offre un twist intéressant et plus de rebondissements. Autre problème, l’intrigue se révèle trop tôt par différents indices, alors que les réalisateurs semblent vouloir la révéler à la toute fin. Le twist tant attendu et d’ailleurs grandement inspiré du Village de M. Night Shyamalan.

La frustration est également provoquée par le traitement des personnages secondaires qui s’avère malheureusement superficiel, ce qui est cependant fréquent dans ce genre de film. Les scénaristes se sont montrés maladroits dans le dosage de leur personnalité : ils présentent des personnages assez caricaturaux et sans profondeur ni contraste. L’exemple parfait en est le capitaine confédéré Jasper qui est un stéréotype du méchant sadique et haineux. C’est réellement le mal absolu contre le bien et c’est bien dommage car des personnalités plus complexes auraient apporté une dimension supérieure au film. Pour un film traitant d’un sujet aussi sensible que l’esclavagisme et le racisme, le scénario manque grandement de profondeur et d’émotion, ce qui est tout de même gênant quand il s’agit du propos du film. Les réalisateurs semblent être passés à côté de leur objectif en surenchérissant dans le côté caricatural des sudistes, si bien qu’il n’est pas toujours évident de savoir où ils ont voulu en venir.

Heureusement Antebellum ne se résume pas à un ratage. Il révèle par moments de grandes qualités, notamment visuelles. La maîtrise de la caméra est irréprochable, le plan séquence du début et le plan final sont deux merveilles cinématographiques, qui ouvrent et ferment le film avec application. Chaque plan du film est soigné et réussi et le traitement de l’image est impeccable, si bien qu’étant le point fort du film, la forme l’emporte sur le fond. Il faut aussi noter la grande qualité de la bande sonore, riche en violons, certes simple, mais qui se superpose parfaitement aux moments d’émotions en apportant son lot de frissons.

© Matt Kennedy / Metropolitan FilmExport

Antebellum n’est pas un film d’horreur, ce qui pourra décevoir ceux qui avaient des attentes en la matière. Il n’en reste pas moins un film intéressant et divertissant. Si son idée de départ est originale et ambitieuse, et si le début du film semble prometteur, la suite est hélas maladroite et très inégale, laissant une impression de frustration en quittant la salle. Il reste cependant le twist et la beauté du dernier plan pour partir sur une note positive. Il est difficile de ne pas être un peu déçu et de ne pas se dire « c’est bien mais ça aurait pu être bien mieux ». Il faut cependant voir le film au moins deux fois pour se faire une idée définitive.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.