LITTÉRATURE

« Un enlèvement » de François Bégaudeau – À une virgule près

Crédits : éditions Verticales, Gallimard

Un an après son essai sur la bourgeoisie intitulé Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau revient au roman avec Un enlèvement. Phrases resserrées, intrigue absente du champ d’action des personnages, l’auteur tente d’atteindre une radicalité stylistique qui rendrait compte de l’incapacité des individus, ici une famille bourgeoise en vacance, à être entièrement disponible au réel.

Faire l’expérience de tracer des lignes narratives à Un enlèvement permet de mesurer à quel point son enjeu – désigné comme moteur au niveau de la communication – est totalement absent de l’environnement des personnages principaux. En effet, durant leur congé estival à Royan, la famille Legendre apprend la disparition d’un jeune garçon devant une boutique de fromages. Cette intrigue qui donne le titre au livre ne revient que par intermittence au cours du récit, comme pour signifier la non-importance accordée à ce fait par cette famille de la bourgeoisie parisienne. Un enlèvement situe sa forme et son énergie ailleurs.

« J’avais pris la main de Louis, nous tenions un bon train, nos pas s’accordaient, nous étions un père et son fils, les piétons le remarquaient, autochtones ou estivants ils s’avisaient qu’une compréhension tacite régnait entre nous. Mon fils m’a demandé si Théo était parti à la guerre […]. Mais d’où Louis connaissait-il Théo ? De la télé nationale qui n’en parlait pas ? D’un article de journal ? D’un article lu sans savoir lire comme le livre de pirates ? »

BEGAUDEAU François, Un enlèvement, p. 109, Verticales, Paris, 2020.

Un enlèvement stylistique

Le titre du livre peut sonner comme un code de conduite qui détermine la forme du livre. Les dernières pages, qui offrent une résolution au récit, témoignent d’une radicalité dans le style. Un dialogue entre deux jeunes est retranscrit sans tiret, sans retour à la ligne, avec les prénoms qui se répètent à chaque début de phrase. Tout le gras de la mise-en-scène de l’écrit est retiré pour ne laisser que la substantifique moelle de la scène. Il s’agit d’aller vite, non pas pour faire gagner du temps au lecteur, mais pour montrer la vitalité de l’échange et faire ressentir le moment d’isolement constitué par cet échange de textos. Le registre familier laisse place à de plus longues phrases, presque trop ciselées pour appartenir aux deux jeunes. Après avoir ressaisi au plus vif un instant, Bégaudeau redonne de l’ampleur à son style dans les pages suivantes pour laisser passer l’émotion, celle des errances juvéniles. Cette opération formelle provoque une certaine aridité à la lecture puisque les phrases courtes permettent de montrer les pensées contradictoires des individus lorsqu’ils s’échappent du réel. Les sujets de discussions et les pensées des personnages se croisent, se mélangent et reviennent parfois comme un boomerang quelques pages plus loin. La futilité des sujets d’échange en dit beaucoup sur les personnages.

« Théo : je faisais rien de spécial, je me baladais. Louis : t’avais pas de phone ? Théo : non. Louis : l’enfer. Théo : ouais c’était la merde j’avoue. Louis : t’y avais pas pensé avant ? Théo : j’avais pas trop pensé avant. »

BEGAUDEAU François, Un enlèvement, p. 178, Verticales, Paris, 2020.

Un lecteur peu attentif dirait qu’il ne s’y passe rien. Comme il ne se passerait rien dans les films de Kechiche ou dans ceux de Rohmer. L’intrigue est faible pourrait-on dire à première vue. Mais cette absence du phénomène déclencheur de l’intrigue – l’enlèvement – renseigne sur l’univers des Legendre. Le fait divers est moins important pour eux que de cacher une liaison extra-conjugale pour le père, d’être experte en communication de crise pour la mère ou d’aller à un concert pour la jeune fille. Ce que l’on croit être essentiel en fiction n’est pas forcément le moteur premier des personnages. L’auteur prolonge son travail de captation du réel en tentant de rendre compte de ce qui occupe l’univers mental des individus. Il arrive à une certaine forme de justesse face au réel. En ce sens, il ne s’agit pas de rejouer Histoire de ta bêtise sur un mode romanesque mais plutôt de travailler les zones d’ombres laissées par l’exercice de l’essai. La littérature permet d’approcher ce qui se joue dans l’infiniment petit, ici les discussions sur le fait de nommer, pour dérégler la machine conceptuelle.

En guerre, deuxième épisode

Le précédent roman de François Bégaudeau, En guerre, nous plongeait dans le quotidien de plusieurs personnages dont une certaine Louisa Makhloufi. On la retrouve dans Un enlèvement puisqu’elle s’occupe de la grand-mère qui termine ses soirées dans la baignoire à cause d’une perte de repères. Anciennement travailleuse chez Amazon, on suppose qu’elle enchaîne les petits boulots depuis le précédent roman. Au-delà du clin d’œil aux lecteur.ice.s fidèles, cette réutilisation d’un personnage marque une continuité de propos avec En guerre. Il y a une correspondance entre les deux titres puisque ces derniers nous entraînent sur de fausses pistes. La guerre contre l’État islamique et la résurgence d’attentats sur le sol français n’occupent pas le quotidien de Louisa pour qui la question sociale reste prioritaire. La guerre est ramenée par les médias, comme l’enlèvement du jeune garçon. Encore une fois, l’acte fondateur qui semble annoncé par le titre nous entraîne ailleurs. L’enlèvement n’est que secondaire et pris dans un flux d’informations qui n’occupe pas l’esprit des personnages décrits par François Bégaudeau mais une nuance est à apporter à ce jugement. La fin d’Un enlèvement brise la structure du roman.

Après avoir repoussé l’enlèvement des conversations et des pensées des personnages, il occupe la place première dans les dernières pages du roman. Si l’ironie donnée par la résolution de l’intrigue montre la disproportion des actions menées, la disparition de Théo lui donne un corps de personnage. En cinq pages, le romancier laisse entrevoir la possibilité d’une histoire parallèle qui évoque les grands récits d’aventure. Comme un dernier geste radical, il frustre le lecteur en lui donnant ce qu’il pouvait attendre mais en seulement quelques lignes. Ce sont parfois les enfants qui s’enlèvent tout seuls des parents. Le romanesque réside aussi dans l’ordinaire, dans le quotidien. C’est là tout le travail de François Bégaudeau.

« Ceux qui persistaient tendrement à se nommer pères ou mères les écoutaient d’une oreille craintive, s’interdisant d’en penser quelque chose, ne commentant pas, proposant un café ou des macarons. Certains parfois émettaient des avis qui restaient lettre morte. Certains en prononçant des jugements ne parvenaient qu’à accuser. Tout verdict issu de géniteurs avait sur la vie des amis aussi peu d’effet qu’un craquement de meuble sur le sens du vent. »

BEGAUDEAU François, Un enlèvement, p. 183, Verticales, Paris, 2020.

Un Enlèvement, F. Bégaudeau – Collection Verticales, Gallimard – 18 euros

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