« Le sel de tous les oublis » – Yasmina Khadra : Tableau de l’Algérie moderne

© National Parc Service

L’écrivain algérien de langue française Yasmina Khadra, auteur d’une trentaine d’œuvres traduites dans plus de quarante langues, publie en cette rentrée littéraire son dernier roman : Le sel de tous les oublis. Il y dépeint l’errance et les destins brisés au lendemain de la guerre d’Algérie.

A 65 ans, Yasmina Khadra a touché des millions de lecteurs dans le monde entier. Ex-officier de l’armée Algérienne, il gardera de son passage à l’école militaire la naissance de sa passion pour les histoires et l’écriture. « Je suis né pour être écrivain » racontera-t-il dans l’oeuvre autobiographique, L’écrivain (2001) qui révélera son identité une fois sa carrière militaire achevée. Car Yasmina Khadra, ce sont les deux prénoms de son épouse. Déjouer la censure militaire imposée par sa hiérarchie au cours des années 80 l’a poussé à écrire dans la clandestinité et à endosser de nombreux pseudonymes. Lorsque sa femme se propose de signer à sa place ses contrats d’édition, il gardera les prénoms de celle qui l’a toujours soutenu dans la transgression des interdits. D’une écriture limpide et sans fioritures, son œuvre romanesque vise à « reconstruire les passerelles naturelles qui existent entre l’Orient et l’Occident ». Sans tabou ni jugement, parfois cruel, mais toujours réaliste.

« – Et que ferons nous lorsque la mer sera totalement asséchée Adem ?
– Ce que tu voudras Mika, ce que tu voudras.
– He bien je vais te dire ce que nous ferons une fois que la mer sera asséchée… Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde. »

Yasmina Khadra – Le sel de tous les Oublis, P.220

Le sels de tous les oublis nous conte les tribulations d’Adem, instituteur dans la campagne d’Alger, après que sa femme l’ait quitté, éprise d’un autre homme. Lui, quitte son poste pour prendre la route. Sans autre but que l’oubli, il vivra de rencontres fortuites et de misère, en quête d’une rédemption qu’il niera rechercher. Des personnages viendront se poser un à un sur son chemin, toujours promptes à partager leur vision du monde, leurs croyances et leurs rêves dans une Algérie «  accouchée aux forceps » couvant encore les cendres de la guerre d’indépendance. Tous seront réticents à remuer le passé et les blessures enfouies. Pourtant, tous possèdent leurs fantômes et ceux d’Adem le rattraperont inévitablement.

Rescapés de l’Algérie coloniale

Yasmina Khadra est un formidable conteur. Grâce à une narration épurée, il plonge sans filtre le lecteur dans l’itinéraire d’Adem qui, à cause de son amour brisé, viendra heurter sa misanthropie contre les différents personnages qu’il croisera. Car le protagoniste cynique est rapidement délaissé au profit de ces multiples rencontres. Un ancien forçat, un nain ermite, quelques tenanciers de bar et de hammams, des malades perdus dans un asile, etc. Échoués là par la vie et s’en accommodant tant bien que mal. Leur douce folie est communicative, on voudrait croire en leurs espoirs jusqu’à découvrir ce qui les a forgé, endurci et fait entrer dans le monde des hommes. Leurs blessures et leurs infirmités les définissent : elles ancrent les personnages dans la réalité d’une nation qui se relève de la guerre. Si ce n’est leur volubilité bien opportune pour la narration, et leur étonnant attachement immédiat pour un protagoniste peu affable, il est donné l’impression d’avoir toujours soupçonné leur tragédie. Pour qui sait les observer, ces vies malmenées existent et périclitent dans chaque société. Yasmina Khadra nous en donne des fragments, raconte leur histoire, belle et intransigeante.

– « […] nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous.
– Nous ?
– Les rescapés de la guerre. Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes. »

Yasmina Khadra – Le sel de tous les oublis, P. 192

En filigrane de la quête d’Adem, à travers ces différents destins, Yasmina Khadra envisage ainsi un tableau plus ambitieux : celui d’une Algérie naissante. Adem est un Don Quichote désillusionné, il est témoin de son époque, de la transition politique et de la modernisation de son pays. Bien qu’il soit obnubilé par ses démons et hermétique à ses concitoyens il sert la représentation d’une fresque lumineuse sur les complexités de la société algérienne. Certes, Adem est un être trop rationnel pour confondre les moulins avec des géants, mais sa perception du monde sans compromis donne du relief à ses interlocuteurs. En nihiliste instruit, il illustre une frange plutôt moderniste et urbaine de la société, délaissant sa foi pour un rationalisme éprouvé et se heurtant aux codes parfois obtus des villages traditionalistes. L’instruction des jeunes générations et l’émancipation des femmes seront questionnés dans la deuxième partie du roman : pour certains, ce sont les marqueurs du colonialisme et d’une société occidentale décadente. Pour d’autres, c’est là que réside l’avenir de l’Algérie.

Une écriture sans jugement

L’histoire racontée ici est celle d’une quête de liberté. Celle d’un peuple, celle des femmes, celle de l’homme. Sa conquête requiert sacrifice et résignation, et quand bien même un dépouillement matériel et affectif le plus total permettrait de l’atteindre, elle exclurait automatiquement de la société ceux qui voudraient y prétendre. Le sel de tous les oublis, c’est le récit de personnes abimées par la guerre, par l’amour, et qui tentent de se reconstruire sur le rivage d’un nouveau pays. Des êtres jetés là, poursuivis par leurs fantômes et leurs infirmités, luttant pour recouvrir une raison de vivre ou sombrer dans la résignation. Mais Yasmina Khadra se garde bien de laisser transparaître un quelconque jugement sur son Algérie natale. Ses personnages existent, vivent, témoignent de l’Histoire et donnent en eux-même tous les éléments nécessaires au lecteur pour qu’il en tire sa propre critique.

Ainsi, les guerres passent, les nations se forment et se désagrègent. Pourtant, les drames se répètent inlassablement. Seul l’amour, quand il est partagé, pourrait sauver ceux qui acceptent leurs fantômes. « La vie est un navire qui ne possède pas de marche arrière. Si on a pas fait le plein d’amour, c’est la cale sèche garantie au port des soupirs. Lorsque qu’on échoue là où les voiles sont en berne, on s’en veut amèrement de n’avoir pas laissé grand chose pour ses vieux jours. » Une chose est sûr, il serait bien agréable que les rencontres à nos heures de désespérance puissent disserter aussi sereinement sur la vie que les gérants de hammams dans l’œuvre de Yasmina Khadra.

Le Sels de tous les oublis – Yasmina Khadra, ed. Julliard, 19€

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