CINÉMA

« Eva en août » – Sororité cosmique

Copyright Arizona Distribution

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Eva en Août de Jonás Trueba suit le périple identitaire d’une jeune femme de trente-trois ans déambulant dans les rues arides de Madrid lors de la première quinzaine du mois d’août. Véritable réflexion sur le perfectionnisme, la croyance et la sororité, ce long-métrage nous balade dans l’espace et les traditions espagnoles.

La perfection est plus facile à atteindre l’été, lorsque les attentes sociales sont mises de côté, que les villes se vident et que le temps s’élargit. Voilà la philosophie de vie portée par Eva. Ce perfectionnisme individuel est abordé intertextuellement au cours des premières minutes du récit lorsqu’elle discute avec son ami le propriétaire de l’appartement. Les philosophes américains Ralph Waldo Emerson et Stanley Cavell font office de figures dansantes au-dessus de l’intrigue, projetant leurs réflexions transcendantalistes sur le corps en mouvement d’une femme en quête de liberté totale, de vertu et d’indépendance.

C’est donc cette perfection des petites choses qui guide Eva sur le chemin de sa réelle personnalité, un peu comme si elle cherchait à se retrouver au détour d’une place, d’un concert ou d’une salle de cinéma. Auparavant actrice, la jeune femme semble cacher une blessure passée, un événement violent qui l’a mené jusqu’ici. Mais cela n’importe pas. Ce qui compte, ce sont ces journées et ces soirées vécues rapidement sous un soleil brûlant. Ces moments où elle ne doit rien à personne.

Au fil des rencontres, Eva plonge au cœur de discussions brutes dont la richesse et la véracité sont permises par une instantanéité du dialogue. Inconnue parmi les inconnus, elle s’entoure de personnages bavards et chaleureux symbolisant une certaine sagesse populaire remise au goût du jour. C’est ainsi qu’elle recolle les morceaux de sa vie laissés au quatre coins de Madrid.

Topographie madrilène

Dans sa volonté de construire un nouveau rapport à la ville, Eva fait preuve d’initiative et d’innovation alors même que la plupart de ses amies s’accordent à dire qu’il est plus difficile de faire sa place dans un lieu connu plutôt que de tout recommencer dans un nouvel espace. Au sein des quartiers historiques de Lavapiès et La Latina, la jeune femme trace pas-à-pas un chemin ponctué par les processions religieuses estivales consacrées à San Cayetano, San Lorenzo et la Vierge de la Paloma. Dès lors, son périple se transforme presque en pèlerinage.

À travers Eva, Jonás Trueba écrit une lettre d’amour à la capitale, met en lumière ses trésors. Le lien qu’entretient le personnage avec les contes, légendes et personnalités espagnoles renforce l’aspect initiatique de son séjour. Elle déambule dans les jardins de Sabatini, respire l’air frais de la Casa de Campo, chante les chansons antifascistes des Brigades Internationales. Elle se réapproprie l’espace et le temps presque comme une touriste. Dépositaire de toute une culture, elle délivre de petites histoires aux inconnus afin d’écrire la sienne sur les murs de la ville.

De la sororité lunaire

Mais Eva ne vit pas ce mois d’août complètement seule. En effet, elle acquiert son indépendance grâce aux femmes qui l’entourent, réelles comme fictives. Trois personnages féminins jouent un rôle important dans son voyage : Sofi, Olka et Maria. La première est un pilier, la seconde un moteur et la dernière une guide spirituelle. De leurs échanges ressort une fine critique des pressions sociales qu’elles subissent. Plus encore, ces femmes luttent contre l’invisibilisation de leur expérience – en tant que mère, artiste ou chamane – et se serrent les coudes. Comme pour les aider dans leur tâche, le réalisateur les relie à des figures féminines artistiques fortes telles que la Chiquita Piconera de Julio Romero affichée sur la porte d’entrée, le buste de Poppée que la jeune femme admire au musée ou encore Katherine Hepburn et toutes ces actrices hollywoodiennes avant-gardistes mentionnées par le propriétaire.

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Par ailleurs, Eva mène une réflexion profonde sur la croyance – en la religion catholique mais aussi en soi-même. Vêtue de blanc, de rose, de bleu et de rouge, elle incarne petit à petit cette vierge du mois d’août, cette pieuse madone cherchant incessamment à devenir elle-même. Cosmique, Eva manifeste un attachement très fort avec la lune, les étoiles et le mystère qui lie les hommes à la nature. Tout au long du film, elle poursuit cette recherche du temps vrai, quête lui faisant presque dépasser sa condition humaine.

Auteur·rice

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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