ENCRE FRAÎCHE #5 : Lucie Quéméner, Baume du Tigre

Lucie Quéméner et la couverture de sa première bande-dessinée : Baume du Tigre. Crédits : fc

Crédits : fc

Une fois par mois, la rubrique littéraire de Maze présente le portrait singulier d’un.e auteur.e francophone de moins de trente ans. Voici le portrait de Lucie Quéméner, auteur de la BD événement Baume du Tigre.

Diplômée de l’Académie Brassart Delcourt, Lucie Quéméner a publié cet été une première bande-dessinée prometteuse, Baume du Tigre, récompensée par le Prix France Culture BD des Étudiants. La jeune auteure y questionne le poids de l’héritage qui repose sur Edda, Etta, Wilma et Isa, troisième génération d’une famille issue de l’immigration chinoise.

Qu’a suscité en toi cette première expérience de publication ? 

J’ai tout d’abord vraiment pris conscience de la longueur de ce processus. L’idée de Baume du Tigre m’était déjà venue il y a plus de deux ans, puis, comme pour le cinéma, il a fallu présenter mon projet à un éditeur, qui a choisi de le financer. L’appréhension de la publication en elle-même est survenue en réalité bien plus tard que ce que l’on peut penser, lorsque la bande-dessinée a finalement été disponible en librairie. C’est là que j’ai réalisé qu’une confrontation réelle allait avoir lieu entre mon récit et le public, que mon écrit allait, enfin et vraiment, être lu par des inconnu.e.s. J’étais donc intimidée car il s’agissait alors de montrer, de livrer quelque chose d’ouvertement personnel : un premier projet mais aussi un récit intime qui me tient à cœur depuis longtemps.

Tu développes dans Baume du Tigre un discours singulier sur l’immigration, sur « l’après  » voyage mais aussi sur la double-culture. Pourquoi ce parti-pris ? 

Baume du Tigre était un moyen d’offrir un nouveau point de vue sur l’immigration et montrer autrement la culture chinoise. Car lorsque l’on parlait jusqu’à présent de culture chinoise, il n’y avait jamais de fictions qui portaient sur cette question en France. Le regard sur la Chine est jusque-là extériorisé : soit la Chine est présentée sous forme caricaturale comme dans des romans intitulés Aventures à Shanghai , ponctuée de dragons et lampions. La Chine est alors plus un décor, une toile de fond. Soit la Chine est mentionnée dans le journal de bord d’un français, avec un caractère clairement exotique et superficiel. Mon ambition était de proposer une variété en terme de représentation, de pallier à cette médiatisation clairement décevante de la communauté chinoise. J’ai grandi en ne voyant dans les figures féminines clairement associées à l’Asie, que des pointures en arts martiaux. C’est pour ça que j’ai ressenti le besoin de créer le personnage qui me manquait enfant, et de le rapprocher de mon vécu. Ce qui m’intéressait pour Baume du Tigre était l’idée d’un déterminisme : je voulais montrer ses ricochets, ses répétitions sans cesse des mêmes gestes au sein d’un même groupe familial. Cette idée d’interroger les résiliences, « ce que le passé fait de nous », ce qui impliquait pour ma part de forcément aborder l’immigration, et les préoccupations inhérentes à quitter son pays, comme cette aspiration à s’intégrer au pays d’accueil ou à offrir un avenir meilleur à ses enfants par exemple. 

 « Mon ambition était de proposer une variété en terme de représentations, de pallier à cette médiatisation clairement décevante de la communauté chinoise »

Lucie Quéméner.

Les plans, les angles de vue et les nombreux flashbacks que tu as réalisé sont très cinématographiques, est-ce que le cinéma a été une source d’inspiration ? Quelles œuvres ont marqué ta conception de Baume du Tigre ?

En réalité, j’ai plutôt emprunté les codes de la littérature pour mon travail, notamment en segmentant l’histoire par chapitre et en changeant de point de vue ou de personnage central à chaque nouvelle partie, ce qui est assez inhabituel en bande-dessinée. Je trouve que les membres de notre famille sont entourés de mystères : il y a parfois des anecdotes étonnantes qui sortent comme ça, sans détails autres. Cette idée de « on ne connaît pas vraiment ses parents » m’intéressait beaucoup, et je voulais justement que le lecteur ait accès à tous les détails de chaque tranche de vies dans les chapitres, tandis que les quatre sœurs par exemple ne seraient pas là, ne pourraient en réalité jamais tout saisir du vécu de leurs proches. Pour les flashbacks, c’est plutôt le roman qui m’a influencé. Pour l’analepse où le lecteur découvre le passif de femme battue de la mère des filles, je me suis appuyé sur la BD Lou. J’avais vraiment été marquée adolescente par la scène où la mère de Lou est abandonnée enceinte par son compagnon, je me suis donc inspirée de cet isolement et de cette errance. Beaucoup de personnes, après avoir lu ma BD, ont aussi fait le parallèle avec le film Mustang (Deniz Gamze Ergüven, 2015, ndlr). Pour la trame narrative, je me suis surtout appuyée sur la BD Frances de Johanna Hallgren, qui relate une histoire familiale en Suède, ainsi que de sa patte graphisme et de celle de Mathilde Van Gheluwe. 

Pour revenir sur l’intrigue de Baume du Tigre, Edda et Ald, le grand-père, sont sans cesse en opposition. As-tu construit à l’origine ces personnages comme antagonistes ?

Ils sont devenus antagonistes en réalité au moment d’écrire la scène de la dispute. Au début, Edda était plus peureuse et c’est vraiment à l’occasion de la scène de dispute, quand les autres n’osent pas parler, que j’ai commencé à penser en terme de groupe, et qu’Edda – défiant l’ordre par la parole – est définitivement sortie du lot. J’avais envie de mettre en scène une sororité poussée : toutes ses sœurs qui se ressemblent, dont les noms (Edda, Etta, Wilma et Isa, ndlr) se terminent tous en -a comme avec leur mère (Maya, ndlr) et leur grand-mère (Minna, ndlr), pour créer un corps féminin global et qu’individuellement, chaque fille fasse écho à ce groupe solidaire. Cette idée des prénoms presque similaires correspond à l’origine à une tradition chinoise, qui consiste à avoir un caractère commun dans les prénoms des membres d’une fratrie. Je voulais aussi développer cette idée des quatre filles qui s’émancipent, se réalisent professionnellement avant de retourner vers leur culture familiale. Car le travail pour une femme, est la seule manière de réussir, d’acquérir du prestige social et d’accéder à une liberté. C’est là que le détachement est finalement possible.  

Cette réussite déplaît néanmoins fortement à la figure du grand-père, qui vit comme une trahison voire comme de l’ingratitude la décision d’Edda d’intégrer la Haute École de Médecine. Ce fait évoque ce que tu as dit lors d’une interview France Culture, à savoir que la culture est une liberté autant qu’un devoir, un mot associé à la notion de sacrifice. 

C’est exact : on découvre au fur et à mesure de l’intrigue que la réussite de sa petite-fille le renvoie à lui, à ce à quoi il a renoncé mais également à la culture chinoise à qui il a tourné le dos en arrivant en France, pour s’intégrer pleinement. Il ne va pas de soi que des parents peuvent ne pas vouloir que leurs enfants les surpassent, fassent plus ou mieux qu’eux. Il s’agit en plus ici d’une fille. Cela devient alors problématique, comme l’illustrent les propos violents et culpabilisants qu’Ald tient à Edda. Le grand-père offre pour moi cette vision du traumatisme de l’immigration. Car les « tu ne peux pas comprendre » ou encore « je n’ai pas eu ta chance » sont vrais dans le cas de personnes issues de l’immigration, ce ne sont justement pas que des propos de réac. Le grand-père est l’essence de cette souffrance qui a fait face au racisme, à la méfiance et au rejet. 

 « Quand on quitte son pays, c’est difficile de savoir ce que l’on garde avec soi et ce que l’on préfère oublier  »

Propos de Minna à sa petite-fille Edda. Baume du Tigre, p. 213.

Tu abordes de manière plus ou moins explicite les violences sexuelles, sexistes, médicales, physiques, morales, économiques et bien d’autres. Qu’est-ce qui a orienté tes choix en terme de visibilité et de représentation ? 

J’ai lu énormément de témoignages à propos des violences sexuelles. C’était un sujet que je voulais amener, surtout les violences médicales, tout en évitant d’utiliser trop de termes techniques. J’avais d’ailleurs prévu une scène où ce type de violence était évident, ce qui allait fortement déplaire à Edda, alors interne en hôpital. Je voulais qu’elle soit confrontée à cette réalité, qui lui aurait déplu car elle avait grandi dans un climat violent. Il fallait déclencher cette réaction pour qu’Edda se tourne vers la médecine traditionnelle. Mais au cours de la conception, j’avais peur que ce parti-pris ne détourne le lecteur du propos originel, en tentant de parler de trop de choses, en abusant de l’explicite. La contrainte artistique a aussi beaucoup joué, notamment pour représenter graphiquement les violences conjugales dont est victime la mère des quatre filles, dont la valeur est déjà forte et lourde. Comment figurer l’acte violent ? 

Pour finir, as-tu des projets à venir ?

Oui : je signe une première collaboration pour les Éditions Sarbacane, qui raconte un road trip en Russie, sur fond de conquête spatiale et de rêves brisés. En évoquant ce nouveau projet, on me dit souvent que je change radicalement de bord, alors que ça n’est absolument pas le cas. Mais j’aime me dire que, même si le pitch actuel de ce nouveau projet paraît « éloigné » du sujet de Baume du Tigre, que la façon d’aborder un scénario peut être tout de même similaire. J’ai également un autre projet en préparation avec Delcourt, pour profiter de la visibilité actuelle de mon travail. Il y sera question d’un cadre familial, avec une intrigue étalée sur plusieurs générations, un motif qui me paraît narrativement et définitivement intéressant. 

QUEMENER Lucie, Baume du Tigre, Editions Delcourt / Mirage, 2020, 255 pages, 23,90 euros.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés