LITTÉRATURE

« American Dirt » ‒ Les raisons de la colère

© Philippe Rey / Cover design by Julianna Lee

Publié en janvier dernier aux États-Unis, le roman American Dirt de Jeanine Cummins a créé une polémique outre-Atlantique  : de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer une «  appropriation culturelle. » Dans le cadre de la rentrée littéraire, une traduction du roman vient de sortir aux éditions Philippe Rey.

Libraire à Acapulco au Mexique, Lydia mène une vie tranquille avec son fils Luca et son mari Sebastián qui est journaliste. Lorsque le chef du cartel sur lequel Sebastián enquête décide de les faire taire, leur vie devient un cauchemar. Contraints à la fuite, Lydia et son fils décident de partir pour les États-Unis. Le chemin jusqu’à la frontière américaine sera éprouvant et initiatique pour ce tandem.

Le 21 janvier dernier, à l’occasion de la sortie du roman American Dirt, la papesse de la télévision américaine Oprah Winfrey annonçait dans un Tweet qu’elle sélectionnait le livre pour son prochain Oprah’s Book Club. «  Dès la première phrase j’étais DEDANS…  » précisait-elle aux futur.e.s lecteur.ice.s. Relancé depuis fin 2019, après une interruption de dix ans, ce club de lecture est connu pour son immense influence  : un livre présenté dans le talk show devient généralement un succès de vente. Profitant de cette présentation élogieuse dans l’émission, American Dirt a caracolé en tête des ventes aux États-Unis et une adaptation cinématographique est déjà prévue.

Le roman a pourtant divisé les Amériques. Côté éloges, les qualificatifs sont dithyrambiques  : pour l’écrivain Stephen King, American Dirt est «  merveilleux  » et le romancier Don Winslow a même comparé le roman à une version moderne des Raisins de la colère (prix Pulitzer 1940) de Steinbeck. Côté opposants, ces louanges ne passent pas  : l’actrice Salma Hayek, d’origine mexicaine, qui avait au départ relayé l’enthousiasme d’Oprah Winfrey, s’est excusée d’avoir fait la promotion du livre sans l’avoir lu au préalable, à mesure que la polémique d’appropriation culturelle prenait de l’ampleur.

L’appropriation en question

Comme l’expliquait le sociologue Eric Fassin pour Le Monde en 2018, l’appropriation culturelle s’inscrit dans un contexte de domination, parfois inconsciente :

« L’esthétique n’est pas extérieure à la politique. La création artistique doit revendiquer sa liberté ; mais elle ne saurait s’autoriser d’une exception culturelle transcendant les rapports de pouvoir pour s’aveugler à la sous-représentation des femmes et des minorités raciales. L’illusion redouble quand l’artiste, fort de ses bonnes intentions, veut parler pour (en faveur de) au risque de parler pour (à la place de)  ».

Eric Fassin, dans un entretien au Monde, 24 août 2018

Parler «  en faveur de  » est exactement ce que souhaite faire Jeanine Cummins. Dans une note, elle dit vouloir dresser dans son roman le portrait d’une « foule marron sans visage  » («  faceless brown mass  ») tout en regrettant son rôle  : «  j’aurais souhaité que quelqu’un d’un peu plus marron que moi l’ai écrit  » («  I wished someone slightly browner than me would write it  »). De quoi faire grincer des dents les auteurs et journalistes mexicains. Dans sa critique au vitriol contre le roman, l’auteure Myriam Gurba ironise ainsi  : «  Il y a un nouveau sauveur dans la ville. Son nom est Jeanine  ».

Pourtant, Cummins reconnaissait, dans un entretien en début d’année, s’être beaucoup documenté pour écrire son livre  : «  Mes recherches ont débutées par la lecture de tout ce que Luis Alberto Urrea a écrit. Puis j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur le Mexique contemporain et tout ce qui avait été écrit par les auteurs mexicains contemporains  ». Une littérature mexicaine sur la migration existe donc déjà en abondance.

Pour les détracteurs du roman, c’est au niveau de la réception que se situe le problème. Que Jeanine Cummins soit nord-américaine ou mexicaine pour écrire le récit d’une migration importe peu. Pour le poète David Bowles, il est agaçant qu’American Dirt ait été «  sacré comme étant le livre de 2020 à propos du problème [des migrants] ». Une mise en lumière injuste lorsque l’on se rend compte que le roman véhicule de nombreux clichés et stéréotypes. En réponse à la controverse, il a co-fondé avec Myriam Gurba la campagne #DignidadLiteraria (Littérature Digne) pour promouvoir la littérature hispano-américaine et mieux l’intégrer au monde de l’édition américaine. Selon un rapport publié en 2015 par l’éditeur indépendant Lee & Low Books, seul 6 % d’employés dans le secteur de l’édition américaine étaient d’origine hispano-américaine. Quelques jours seulement après le début de la polémique, le Guardian rapportait un début de dialogue entre les représentants du mouvement #DignidadLiteraria et le groupe d’édition international privé Macmillan Publishers.

Trop cliché pour être beau

Au-delà de la polémique, les bonnes intentions maladroites de Jeanine Cummins ne suffisent pas à faire d’American Dirt un bon roman. Malgré un début in medias res, celui-ci peine à décoller  : loin d’égaler la prose de Steinbeck, le style de Jeanine Cummins est sans reliefs. Le récit se transforme en une série de scènes qui s’enchaînent, ponctuées de flash-back explicatifs, les personnages agissent avec sagesse, bonne volonté et quasiment tous leurs faits et gestes sont rapportés. Tout est lisse, propre, ennuyeux et attendu. Terriblement convenu.

Ajoutez à cela tous les personnages mexicains stéréotypés – la mater dolorosa, l’enfant stoïque, le latin lover – et saupoudrez d’un narrateur qui commente les actions comme pour surtitrer ce qu’un lecteur inattentif n’aurait pas saisit ou imaginé lui-même. Le lecteur est tenu par la main dans ce récit tire-larme et faussement stressant.

Afin de rendre son livre plus vraisemblable, Jeanine Cummins a ponctué American Dirt d’un florilège de mots espagnols (abuela, pendejo, palomas et ainsi de suite). Le problème, c’est que ces mots et expressions n’ont parfois rien d’idiomatiques. Pire, dans les passages où une référence précise serait bienvenue, celle-ci fait défaut comme le souligne Myriam Gurba :

« En qualifiant ses personnages de «  boogeyman* moderne de la ville de Mexico  » elle flatte [les électeurs de Trump]. En invoquant des monstres aux noms anglais et d’origine européenne, Cummins révèle la couleur de l’audience qu’elle vise  : blanche. Les Mexicains n’ont pas peur du boogeyman. Nous avons peur de son très éloigné cousin, el cucuy ».

Myriam Gurba, Pendeja, You Ain’t Steinbeck : My Bronca with Fake-Ass Social Justice Literature

C’est ce type d’incohérences qui, s’accumulant, contraste avec l’intention réaliste (ou tout au moins vraisemblable) du roman. Même un lecteur peu familier de ces détails peut être agacé par certains termes, certains dialogues ou certaines descriptions qui sont en fait de grossières explications ou édulcorations qui lui sont destinées. Il semblerait que Jeanine Cummins n’ait pas réussi à trouver le bon équilibre entre le ton (trop) didactique du livre et le rythme naturel de la fiction.

La controverse autour du roman American Dirt aura au moins eu le mérite de relancer le débat brûlant autour des représentations, ainsi que de la manière dont les histoires sont racontées sur le continent américain. Reste à voir si l’adaptation cinématographique prendra en compte les leçons du débat en évitant les clichés et incohérences.

*Sorte de croque-mitaine

American Dirt – Jeanine Cummins, ed. Philippe Rey, 23€

Auteur·rice

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