Running for the Oval – Kennedy vs Nixon : au terme d’une bataille serrée, le renouveau politique

© Associated Press

Le 8 novembre 1960, le démocrate John F. Kennedy est élu 35ème président des États-Unis d’Amérique. Ce résultat suit une campagne électorale mouvementée dans un cadre national et international marqué par la lutte pour les droits civiques et la guerre froide.

Wanted  : homme providentiel pour l’Amérique

Au tournant des années 1950, une question anime les rangs des partis démocrate et républicain  : qui pour succéder au président Eisenhower  ? Difficile de trouver le « candidat idéal  », puisque le cahier des charges du président américain est particulièrement rempli. Il doit répondre à des enjeux domestiques sensibles comme la pauvreté grandissante d’une partie de la société américaine ou encore la revendication de droits civiques par la population afro-américainececi tout en permettant aux États-Unis de s’affirmer face à l’URSS à l’échelle internationale.

Les deux partis doivent présenter des candidats d’envergure, capables de répondre à ces exigences conjoncturelles. Pour les républicains, confrontés à l’impossibilité pour le président Eisenhower de se représenter, l’enjeu est de défendre le bilan de l’administration précédente en mobilisant un de ses «  héritiers  ». Le vice-président Richard M. Nixon fait rapidement figure de favori, au point que d’autres candidatures comme celle de Nelson A. Rockefeller, gouverneur de New York, soient découragées. 

Nixon s’appuie sur une ascension politique rapide et solide, qui le conduit à enchaîner les mandats de représentant du 12ème district de Californie à la Chambre, de sénateur de Californie et de vice-président des États-Unis en quinze ans. Juriste de formation, il se plonge dans la politique dès la fin de son engagement volontaire dans la marine américaine. Nixon est officiellement désigné candidat républicain lors de la convention du parti républicain de Chicago, au début du mois de juillet 1960. 

Les démocrates optent pour une solution plus «  ouverte  », à savoir, l’organisation de primaires. Parmi les différents candidats déclarés plus ou moins officiellement, deux hommes se distinguent  : Hubert H. Humphrey, sénateur du Minnesota, et John F. Kennedy, sénateur du Massachusetts. Ce dernier est devenu en une décennie une figure importante du parti, par ses mandats de représentant du 11ème district du Massachusetts puis de sénateur du même État. En 1956, il manque de près l’investiture de vice-président du candidat Stevenson, ce qui le fait connaître de millions d’électeurs démocrates à travers le pays. 

La famille Kennedy se mobilise largement pour la réussite de la carrière de John. Plus largement, les Kennedy investissent différentes arènes politiques sur plusieurs générations. Le patriarche Joseph P. Kennedy, proche du président Roosevelt, est diplomate, et transmet son ambition politique à ses fils. John est entouré par ses frères, ses soeurs et ses beaux-frères, tous actifs dans sa campagne. Il s’appuie également sur sa femme Jacqueline («  Jackie  ») Bouvier, enceinte de leur troisième enfant, qu’il utilise comme «  atout charme  ». Ce «  marketing familial  » est un véritable point fort pour l’image du candidat.

Kennedy et Humphrey multiplient les déplacements à l’occasion des primaires. Certaines élections sont déterminantes pour la progression de Kennedy, comme le Wisconsin en avril où il devance largement son adversaire. En Virginie occidentale, en mai, Kennedy prouve son potentiel en remportant, contre toute attente, un État en grande majorité protestant alors que le candidat est catholique. Il semble, à ce moment, en mesure de rassembler au-delà de l’image que les médias et l’opinion publique lui accolent. Son ascension paraît irrésistible  : mi-juin, lors de la convention de Los Angeles, Kennedy est désigné dès le premier tour de vote comme le candidat officiel du parti démocrate. 

Les conventions de Los Angeles et de Chicago permettent de donner une nouvelle impulsion à la campagne pour les élections de novembre. D’une part, Kennedy et Nixon sont officiellement désignés par leurs partis respectifs, ce qui permet de lancer la campagne générale. D’autre part, c’est lors de ces conventions que les candidats nommés choisissent leurs «  running mate  ». Cette décision est cruciale  : le candidat à la vice-présidence doit permettre à la fois d’élargir la base électorale du candidat à la présidence et de conforter son électorat déjà conquis. 

Kennedy surprend, une fois encore, en proposant de «  partager le ticket  » avec Lyndon B. Johnson, Sénateur démocrate du Texas. De tendance plus conservatrice que Kennedy, il lui permettrait surtout de gagner des voix dans le sud du pays, où sa ligne plus progressiste et surtout son appartenance à l’Église catholique sont sujets de méfiance. Cette alliance constitue davantage une pure stratégie électorale qu’un choix personnel de confiance et de sympathie, Kennedy et Johnson ne s’entendant que très peu sur le plan personnel. 

Le choix de Nixon est, lui, salué par l’ensemble du corps politique comme étant particulièrement pertinent. En s’appairant à Henry Cabot Lodge, Jr., Nixon envoie plusieurs messages clairs à l’électorat américain. Lodge est un ancien sénateur du Massachusetts, il permet ainsi de faire de l’ombre à Kennedy dans son propre bastion. Il fut également ambassadeur pour les États-Unis auprès de l’Organisation des Nations Unies. Un choix symbolique fort qui prouve la volonté de Nixon de traiter en priorité les enjeux internationaux pour affirmer la puissance américaine. 

Rupture ou continuité ? Tout un programme

C’est également lors des conventions de Los Angeles et de Chicago que sont mises en place les lignes directrices des deux candidats, par le biais de l’adoption de leurs programmes par les partis. 

Le programme de Kennedy est ambitieux. Dans son discours d’acceptation de nomination, il déclare que les États-Unis ont de «  nouvelles frontières  » à franchir dans les années à venir, une perspective qui va nécessiter des efforts de la part des Américains. Ce point est repris pour définir l’ensemble des mesures prônées par le parti démocrate, allant toutes dans le sens du franchissement d’une «  nouvelle frontière  »

En politique extérieure, Kennedy affirme que les États-Unis peuvent «  mieux faire  », et qu’il est nécessaire de donner davantage de moyens à la défense nationale ainsi que de développer des programmes d’aide à l’étranger afin de contrecarrer la montée en puissance de l’URSS symbolisée par le lancement du satellite Spoutnik en 1957. En politique économique, Kennedy souhaite accélérer le rythme de la croissance économique. Quant à l’emploi, l’accent est mis sur la création de programmes de lutte contre le chômage, qui touche fortement certaines régions. Les démocrates tranchent également en faveur d’un engagement de Kennedy pour les droits civiques, décision pourtant controversée au sein du parti. 

La stratégie de Nixon est, elle, duale. D’une part, Nixon entend défendre farouchement le bilan d’Eisenhower, tout en continuant la politique entamée par son administration. Si le manque d’agressivité des États-Unis à l’égard de l’URSS ou encore le manque d’ambition des programmes militaires adoptés font de l’ombre au tableau global des années Eisenhower, Nixon peut compter sur le «  prestige  » qui accompagne la fin de cette administration, ainsi que sur le soutien explicite du président sortant en fin de campagne.

Pourtant, il essaye de se démarquer en proposant certains changements. Le parti républicain souhaite développer des programmes domestiques d’aide sociale tout en augmentant l’aide à l’étranger. Pour pallier la perte de puissance américaine des années précédentes, Nixon prévoit de développer de nouveaux programmes de défense nationale. 

La télévision, nouvel invité des élections 

Kennedy et Nixon doivent aller à la rencontre des Américains dans tous les États, afin de toucher le plus grand nombre possible d’électeurs. Si la campagne de 1960 est particulièrement épuisante pour les candidats qui multiplient les déplacements, les meetings, et les bains de foule, un nouvel outil change la donne du débat public. 

La télévision s’est largement diffusée dans les années 1950, bénéficiant de l’intensification du consumérisme qui caractérise les Trente glorieuses. En 1960, 88 % des foyers américains possèdent une télévision, contre 11 % seulement en 1950. Ce nouveau média permet de mettre en relation l’électeur et le candidat sans intermédiaire : c’est un véritable point fort pour le candidat qui saura en tirer profit.

La stratégie de Kennedy consiste à gagner une exposition nationale. C’est donc naturellement qu’il propose à son adversaire de diffuser leurs débats de campagne non seulement à la radio, mais également à la télévision. Nixon accepte, malgré les mises en garde d’Eisenhower pour qui Nixon a trop à perdre à donner tant de visibilité à Kennedy alors qu’il est en position de force. Ce sont quasiment les deux tiers de l’électorat qui ont suivi le premier débat politique télévisé de l’Histoire, le 26 septembre 1960. 

Les craintes d’Eisenhower se vérifient lors des quatre débats télévisés : Kennedy crève l’écran. Il se présente sur les plateaux en costume bleu vif, qui ressort largement plus sur l’écran en noir et blanc que le costume gris de Nixon. La gestuelle de Kennedy est maîtrisée, mesurée, il regarde la caméra et semble s’adresser aux téléspectateurs. Si Nixon paraît plus expérimenté, notamment par les tournures de ses phrases, Kennedy semble plus dynamique, plus charismatique, plus sympathique. À l’automne, le pari de Kennedy est presque réussi, il est au coude à coude avec Nixon dans l’opinion publique.

Une issue imprévisible 

La campagne électorale de 1960 est rythmée de rebondissements de bout en bout. John F. Kennedy, catholique, libéral et progressiste, réalise un exploit en remportant l’investiture démocrate. Son appartenance à l’Église catholique a été, à de nombreuses reprises, utilisée comme un argument en sa défaveur, au cours des primaires comme de la campagne générale. Une partie de l’opinion publique craignait l’ingérence du Pape dans la gestion du pays, notamment en termes de relations internationales. 

«  Je crois en une Amérique qui n’est officiellement ni catholique, ni protestante, ni juive – où aucun fonctionnaire ne demande ou n’accepte d’instructions de politique publique du Pape, du Conseil national des Églises ou de toute autre source ecclésiastique – où aucun organisme religieux ne cherche à imposer sa volonté directement ou indirectement à la population en général ou aux actes publics de ses fonctionnaires – et où la liberté religieuse est si indivisible qu’un acte contre une Eglise est traité comme un acte contre tous.  »

John F. Kennedy à Houston le 12 septembre 1960

Le manque d’expérience de Kennedy semblait également jouer en sa défaveur, et ce d’autant plus face à un adversaire qui peut tirer sa légitimité de sa casquette de vice-président sortant. Cependant, sa jeunesse (il a 43 ans), son charisme, son image construite autour de sa «  dynastie  » familiale ont maximisé son capital sympathie selon une ampleur inédite. Personne ne pouvait, au printemps 1960, imaginer l’impact du «  personnage Kennedy  » sur l’électorat. 

Les résultats obtenus par les candidats à l’issue du scrutin du 7 novembre 1960 sont eux-mêmes presque inédits. Les grands électeurs, qui composent le collège électoral, ont accordé 303 voix à Kennedy, dont de nombreuses émanant d’États industriels et urbains, contre 219 à Nixon. En termes de vote populaire, l’avance de Kennedy sur son concurrent tient dans un mouchoir de poche  : 118 550 voix sur un total de 69 millions. Il s’agit de l’élection la plus serrée depuis 1884. 

Puissance ravivée, société en chantier

L’arrivée de Kennedy à la Maison Blanche marque un tournant pour le pays. En politique extérieure, le Président est très rapidement confronté à l’escalade des tensions Est-Ouest. L’invasion de la Baie des Cochons, organisée et planifiée par son prédécesseur, est un fiasco. Cependant, par la suite, Kennedy parvient à ré-ajuster la trajectoire du pays dans la guerre froide  : il rencontre Khrouchtchev en personne, œuvre pour la désescalade lors de la crise de Cuba et permet au monde d’entrer dans la «  détente  », il s’empare de l’enjeu de la division de Berlin et se rend sur place pour témoigner du soutien des États-Unis. Au sujet du Vietnam, c’est sous son mandat que l’engagement militaire américain est enclenché. Kennedy est également l’artisan du projet spatial «  Apollo  » qui tente de concurrencer la puissance soviétique dans le ciel.

Ce dernier projet, comme nombre de ceux entamés en politique intérieure, sont inachevés lorsque John F. Kennedy est assassiné à Dallas, dans le cadre de ses fonctions, le 22 novembre 1963. L’engagement en faveur des droits civiques, prôné dès la convention démocrate de Los Angeles, est surtout porté par le frère du Président. Robert («  Bobby  ») Kennedy, nommé attorney general (ministre de la justice), soutient officieusement les mobilisations en faveur de l’abolition de la ségrégation. Le président, lui, soutient le mouvement par ses discours ou en recevant Martin Luther King, militant-leader du mouvement des droits civiques. C’est Lyndon B. Johnson, successeur de Kennedy, qui préside l’abolition des lois de Jim Crow et l’élargissement des droits civiques aux noirs après sa mort, entre 1964 et 1967. 

Aujourd’hui encore, John F. Kennedy possède une image médiatique figée dans ce temps court où il fut, au choix, un candidat dynamique ou un président jeune et charismatique. Si son assassinat laisse inachevés de nombreux projets, Kennedy est a posteriori perçu comme l’initiateur d’une nouvelle ligne progressiste et libérale, ainsi qu’un modèle de réussite sociale, celui du golden boy américain.

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