Rencontre avec Soko – « C’est important de créer un espace pour accueillir les émotions »

©Miriam Marlene

A l’occasion de la sortie de son troisième album Feel Feeling paru aujourd’hui chez Because, nous avons discuté à travers écran avec la chanteuse, compositrice, actrice et magicienne triste Soko. Espace émotionnel, couleurs musicales et bien-être de vie, rencontre avec une artiste aux milles visages qui n’a pas peur des sentiments.

Icône queer, solitaire intempestive révélée en 2012 avec l’album I Thought I Was An Alien, elle s’est depuis faite discrète dans les bacs à disques avec un deuxième album sorti en 2015 Dream Dictate My Reality. Depuis, on a pu la croiser sur les grands écrans de cinéma notamment dans Voir Du Pays (2016) ou encore le sublime La Danseuse (2016). Aujourd’hui, elle dévoile son troisième album feutré Feel Feelings où elle explore la complexité des émotions, l’intensité de l’amour et les injonctions à cacher ses sentiments. Dans une danse infernale de synthétiseurs, de rayons solaires et de guitares lancinantes, Feel Feeling se dresse comme le disque le plus doux et apaisé de la chanteuse, une ode délibérée aux émotions qui débordent. Alors que le soleil vient tout juste d’ouvrir ses yeux sur les collines de Californie où elle habite avec sa compagne et son jeune fils, nous la retrouvons à travers l’écran pour un FaceTime Paris – Los Angeles. Conversation douce et sensible avec une artiste qui aime prendre le temps avec la vie et la musique.

Bonjour Soko, pour commencer, prenons des nouvelles, comment vas-tu ?

Ça va. J’ai eu le corona et j’ai été très malade pendant cinq semaines. J’ai toujours énormément de séquelles par rapport à ça. J’ai une espèce d’énorme fatigue qui ne s’en va pas.

Ton troisième album Feel Feelings devait sortir le 12 juin puis tu as finalement annoncé dans un post Instagram que tu repoussais la sortie du disque au 10 juillet en raison du climat social actuel (Black Lives Matter). Il y a un des « bons moments » et des « mauvais moments » pour sortir des disques tu crois ?

Je t’avoue que c’est quelque chose auquel je ne m’étais jamais confrontée avant. Je m’étais jamais posée cette question jusqu’à ce que les protest et les riot (manifestations et émeutes) soient à 10 minutes de chez moi. Toute la journée, il y avait des hélicoptères, des sirènes et des vidéos de violences policières inouïes. Non seulement, on ne se sent pas en sécurité mais en plus il y a vraiment un mouvement très important qui se déploie. Le combat pour l’égalité que des sexes, des genres ou des couleurs, ça a toujours été très important et je me sentais pas dans tout ça faire du “regardez-moi”, c’est complètement inapproprié. Je pense que c’est important de faire des efforts collectifs pour parler de ces choses là quand il y a un mouvement mondiale de prise de conscience. C’est important d’être allié-e, solidaire et d’en faire partie.

Qu’est-ce que tu ressens quelques temps avant sa sortie, tu as des attentes particulières, des peurs ou des doutes, de l’impatience ?

Un peu d’impatience mais je suis plutôt sereine avec le fait que les choses arrivent toujours au moment elles doivent arriver. C’est plutôt la manière dont je vis ma vie en général. Donc oui, ça fait deux ans que cet album est fini, j’ai hâte que les gens l’entendent, mais je pense que les choses arrivent quand elles doivent arriver.

Ton dernier disque en date My Dreams Dictate My Reality, est sorti en 2015 soit il y a cinq ans, entre temps tu t’es plongée dans un autre art, le cinéma. Mais j’ai vu que tu l’avais écris peu de temps après ton second album. De quels sentiments est né cet album ?

Déjà, l’album s’appelle Feel Feelings, donc beaucoup d’émotions et de sentiments là dedans. J’avais l’impression d’avoir déjà pas mal aborder mes blessures passées de petite enfance et de gros traumatismes dans mes deux premiers albums, j’ai fais le deuil de tout ça. Je voulais que cet album soit vraiment plus posé, qu’il respire plus, qu’il soit plus solaire et qu’il ressemble à là où j’en suis dans ma vie aujourd’hui. J’ai fais le deuil de beaucoup de choses qui étaient pesantes pour moi auparavant et je ressens une sorte de bien être. Même si l’album parle de choses très vulnérables et très personnelles, disons que j’avais envie de le mettre en musique de manière plus lumineuse et d’avoir ce vrai contraste de happy sad que j’adore. Je voulais être dans le moment présent et prendre mon temps. Avant j’avais une certaine pression, pour celui là, je me suis pas mis de deadline, je voulais lui laisser le temps de se développer comme il avait envie de se développer.

Est-ce qu’on peut dire que c’est un album de la résilience ?

En tout cas, j’avais l’impression que j’avais moins de choses à prouver et que c’était plus un album pour me faire du bien plutôt que pour prouver quelque chose.

Dans Feel Feelings, il y a beaucoup de chaleur contrairement à tes deux autres disques un peu plus sombres, des basses groovy, beaucoup de reverb en tout cas musicalement. Dans quoi as-tu puisé pour composer le disque ?

Musicalement, je savais exactement les couleurs de chaque instrument. Je voulais des batteries sèches, un peu comme Air ou comme l’album Melody Nelson de Gainsbourg dont j’adore la prod’, les guitares je voulais qu’elles soient plus comme celles de Durutti Colum qui est un groupe de Manchester que j’adore où il y a pleins de guitares pleine de chorus, pleins de reverb où tu as l’impression d’être sous l’océan. Je voulais qu’il y ait des guitares sous l’eau, des basses groovy très mélodiques et pleins de synthès chauds, feutrés et sexy.

Puis tu t’éloignes un peu de la folk du début pour aller vers une pop assez lo-fi, tu avais envie d’expérimenter de nouvelles choses ?

Je pense que les trucs “filles à la guitare sèche” c’est des choses que j’ai fait avant mais qui me ressemblent plus du tout aujourd’hui.

Tu grandis avec ta musique, ou plutôt ta musique grandit avec toi.

Oui, la manière dont je fais de la musique évolue c’est à dire que quand j’ai commencé à faire de la musique, j’avais qu’une guitare c’est tout. Maintenant j’ai pu m’acheter des synthès, une basse, j’adore faire de la batterie. J’ai eu le temps de découvrir d’autres instruments et de passer du temps avec eux. L’étiquette folk c’était il y a quinze ans, maintenant je me rapproche plus de la pop.

Pour la première fois, tu chantes en français sur le single déjà sorti Blasphémie et ça te va d’ailleurs très bien. Qu’est ce qui a fait que tu t’es enfin lancée dans l’écriture d’un titre en français ?

Ça fait treize ans que j’habite à Los Angeles et presque quinze ans que j’ai quitté la France. Toutes les expériences de vie que je raconte dans mes chansons, je les ai souvent vécues en anglais et ça ne m’est jamais venu naturellement de traduire une émotion, un ressenti que j’ai vécu en anglais en français. L’histoire d’amour que je raconte dans Blasphémie je l’ai vécu en France quand je passais quelques mois à Paris pour un film. J’ai essayé d’écrire là dessus en anglais et je trouvais ça tout le temps nul, j’arrivais pas, j’étais bloquée. J’écris souvent la nuit, et quand j’écris des chansons je me fais pleins de nuits d’insomnies, je fais pleins de jam dont je me souviens à peine, je les enregistre et le lendemain je regarde si il y avait des trucs bien ou pas mais en général je me réveille et j’ai oublié que c’était arrivé. Un matin, James Richardson de MGMT venait chez moi pour faire de la musique, il m’a demandé ce que j’avais écrit la nuit dernière, et il adoré les accords et les paroles, il m’a poussé un peu à le faire. Ça s’est fait très naturellement.

Ça te faisait peur de dévoiler une chanson en français ?

Non, c’est parce que je trouvais ça nul, j’avais pas confiance en moi.

Je vois ton disque comme une sorte de manifeste aux émotions. J’ai l’impression qu’on vit dans un monde qui nous tempère et nous dicte de cacher nos émotions ou du moins de ne pas trop les montrer, qu’elles soient négatives ou positives. Tu penses qu’on vit dans une société qui a peur des sentiments ?

Je pense que depuis qu’on est petit-es, on est conditionné-es à sourire sur les photos, pas pleurer quand on a mal, à minimiser la tristesse quand on pleure, et moi en tant que maman, je fais l’opposé avec mon bébé. Je veux qu’il soit lui même tout le temps et ne rien lui imposer, quand il pleure, je lui dis “je comprends t’es frustré parce que je dois te mettre dans le siège auto alors que tu veux rester au parc à jouer”. C’est des choses dans lesquelles on est tous-tes conditionné-es depuis qu’on est enfants parce que c’est comme ça que nos parents ont été élevés. Moi par exemple j’ai eu beaucoup de mal à dealer avec la mort de mon père et le deuil, c’est quelque chose sur lequel j’étais très expressive. Tout le monde vit le deuil de manière différente et moi j’étais plutôt vocale par rapport à ça mais j’ai l’impression que j’avais personne en face qui créait l’espace pour m’écouter. Ça en dit beaucoup sur la capacité émotionnelle des gens à créer de l’espace pour écouter les autres. C’est important de créer un espace pour accueillir les émotions.

Soko – Feel Feelings (Because Music)

Parlons scène, pour l’instant il est un peu difficile de concevoir les concerts avec la situation actuelle mais tu aimerais le faire vivre comment ce disque sur scène ?

J’aimerais avoir un groupe et tourner dans le monde entier mais j’arrive pas vraiment à me projeter pour le moment.

Pour finir, en cette période un peu étrange et lourde mentalement, j’aime bien demander en quoi est-ce que tu as espoir toi ?

J’ai espoir en mon fils et en la nouvelle génération qui va changer les choses et créer un monde plus égal avec plus de compassion où les gens ne vivent plus dans la peur.

Pauline Pitrou

Lyon / Paris

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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