« Le Colocataire » – Sensuels et sans suite

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Scénariste, réalisateur et monteur, Marco Berger, maestro argentin des histoires d’amour gay impossibles, présente son sixième long métrage. Le ColocataireThe Blond One en anglais – explore la tension du désir à travers les embrasures de portes d’un appartement de la banlieue pauvre de Buenos Aires.

Présenté en avant-première mondiale au Queer Screen Mardi Gras Film Festival de Sydney en février 2019, Le Colocataire est né d’une intention du cinéaste Marco Berger de donner un vrai rôle au fascinant comédien Gaston Re – qu’il avait déjà dirigé dans Taekwondo (2016) et dans le court-métrage El fugor (2017) co-réalisés avec Martín Farina. Le réalisateur argentin a construit son scénario autour d’un personnage dans lequel l’acteur pourrait se glisser. Après avoir trouvé le partenaire idéal en la personne de l’acteur, danseur, performeur Alfonso Barón, la colocation pouvait commencer.

Dans l’appartement de Juan (Alfonso Barón), sa bande d’amis, tous de la classe ouvrière buenos-airienne, squatte tous les jours. Ils parlent peu. Ils traînent pendant des heures sur le canapé, regardent la télévision, boivent des bières sur la terrasse, observent les cigarettes s’accumuler dans les cendriers, parfois ils restent même dormir là où il y a de la place. Dans cet ambiance très masculine, le collègue taiseux de Juan, Gabriel (Gaston Re), emménage dans la chambre que son frère occupait.

Sans que jamais, le cinéaste ne fasse de ses personnages des stéréotypes, Juan s’affiche ironiquement comme un Dom Juan et Gabriel assiste de sa chambre à un défilé de filles chaque jour. Lui, est papa d’une petite fille d’environ sept ans. Elle vit avec ses parents, il ne la voit pas souvent et fréquente une fille depuis très peu de temps. Pourtant, dans cette mise en scène très froide, où la caméra est plantée dans les embrasures de portes, la chaleur va s’imposer. Une chaleur enivrante, une attirance inévitable entre les deux personnages, de celle qui ne se contrôle pas, de celle que l’on a beau essayer de réfréner, d’enfouir au plus profond de nous, elle s’impose. 

Il suffisait de presque rien. Une main – trop – appuyée sur une cuisse, pour mieux voir une action footballistique, un regard pudique en coin, un souffle dans le cou due à la proximité des transports en commun, et le désir était né. Marco Berger installe entre les deux jeunes hommes un silence pesant mais nécessaire. La parole est inutile, parfois même embarrassante quand seuls les corps veulent communiquer entre les quatre murs de cet appartement. L’excitation s’empare de l’image, guide la mise en scène vers de superbes scène de sexe crues qui ne nous placent jamais dans une position de voyeur.

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Marco Berger filme au plus près des deux héros de son sixième long métrage. Il prend le temps d’installer son histoire, de laisser ses personnages vivre. Cette mise en place du mystère agit doublement sur le spectateur. D’une part, les personnages se présentent lentement à nos yeux, attisant la curiosité. D’autre part, sa manière de les observer, de scruter pudiquement le moindre regard ou geste, nous fait rentrer dans leurs pensées, permettant une identification instantanée et très troublante qui n’existe aucunement avec les autres personnages du film.

Rarement au cinéma, le désir et la naissance de l’amour ne sont traités avec autant de gêne et d’intériorité que dans Le Colocataire. Rarement, le regard d’un acteur est si puissant – car secret voire interdit -qu’il donne l’impression d’être posé sur nous. Cela est rendu possible par deux facteurs d’une simplicité évidente – qu’il est bon de saluer ici  : une immense direction d’acteurs et deux comédiens talentueux qui ont tout compris à leur personnage. Le cinéaste filme la banalité du quotidien, l’ennui des êtres qui n’ont pas de passion et dont la vie se résume à passer du temps ensemble en dehors des heures de travail régissant la vie de tous. 

De cette attente du temps qui passe, naît l’amour secret. La tension se déploie, le trouble occupe l’intériorité de Juan et Gabriel, le malaise leur fait dire des banalités. Empêcher le désir d’exploser, provoquer l’autre au lieu de gérer ses propres émotions, se comporter finalement comme un couple dans l’intimité tandis que l’hétérosexualité envahissante de la société patriarcale les enferme dans cet appartement. Si cette passion peut éclater en huis clos, les tabous de la classe ouvrière de la banlieue pauvre de Buenos Aires ne permettent pas qu’elle soit révélée au grand jour. Surtout, quand tes amis déclament des phrases comme : «  Quand les pères sont faibles, ils font des fils homos  ».

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L’homosexualité apparait ici comme un signe de fragilité et ne peut être acceptée. Marco Berger s’explique sur l’aspect politique derrière l’histoire de son film : «  En Argentine, comme dans beaucoup d’autres pays, la façon la plus simple d’être gay est d’être de la classe moyenne. Dans la classe ouvrière, il y a beaucoup de machisme. Ça évolue peu à peu mais ce n’est pas facile. Dans la bourgeoisie, les parents attendent des hommes un certain comportement, qu’ils prennent la suite du père où choisissent une certaine voie. Je dirais que c’est plus facile quand on se situe au milieu.  »

Le cinéaste agite les questionnements traversant les esprits, s’assumer ou entrer dans une case, soit se marier avec une femme et faire des enfants. L’utilisation du flou – parfois excessive – souvent en second plan, et dans les scènes collectives, appuie les réflexions incessantes des personnages. Si Gabriel semble plus à l’aise avec son homosexualité, n’ayant rien à y perdre, Juan, dont l’ex petite amie débarque chez eux quand bon lui semble pour coucher avec lui, passe son temps à sauver les apparences face à son entourage.

Il résume parfaitement en une réplique, toute l’étendue du problème, et la réalité des mentalités qui n’évoluent pas : «  On ne peut rêver d’une vie plus confortable, on vit, on dort, on mange ensemble . On se réveille l’un à côté de l’autre. Mais j’ai une vie. C’est pas que je peux pas la changer. Je ne veux pas la changer. Je veux aller au foot avec les gars, et pas qu’ils pensent que je les mate sous la douche. Ça, je veux pas. Toi, t’as une fille. Moi, je veux fonder une famille. Je veux vivre une vie normale. Je veux pas être pointé du doigt en arrivant quelque part ». Les passions les plus sublimes peuvent-elles survivre à la réalité  ? Marco Berger exploite merveilleusement cette question. Cru et beau, tendre et dur, Le Colocataire et ses deux comédiens troublent jusqu’à l’épiderme, ne laissant certainement pas indifférent.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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