« La Nuit venue » – Un itinéraire noir

© Jour2fête

Pour son premier long métrage, Frédéric Farrucci a campé sa caméra dans les nuits noires de Paris, portant à l’écran des personnages habituellement absents des salles obscures. Sur fond d’une société pervertie par l’ultralibéralisme, il présente habilement les prémices d’une histoire d’amour perdue d’avance.

Inspiré d’une rumeur recueillie auprès de taxis parisiens, le film met en scène des immigrés sous l’emprise de la mafia chinoise. Pour son premier rôle au cinéma, Guang Huo interprète à la perfection Jin, chauffeur de VTC entravé dans les mailles de monsieur Xié, patron de la mafia, qu’il doit rembourser en échange de son passage clandestin en France. Travailleur de nuit comme de jour, Jin sillonne les quartiers chics comme les ruelles oubliées de la capitale, pour solder sa « dette ».

Alors que trois semaines le séparent de la liberté, il se voit confier la formation d’une nouvelle recrue qui peine à atteindre les chiffres exigés et doit soutenir ses camarades d’infortune qui perdent pied. Dans cette atmosphère anxiogène, survient la rencontre nocturne avec une femme mystérieuse, Naomi (Camélia Jordana). Contrairement à Guang Huo, Camélia Jordana, chanteuse avant actrice, n’en est pas à son coup d’essai ; elle a déjà fait ses preuves à l’écran, notamment dans Le Brio (2017) d’Yvan Attal. Ayant des points communs avec ses précédents rôles, elle salue Farrucci pour lui avoir offert, cette fois, l’interprétation d’un personnage différent, celle d’une strip-teaseuse et call-girl secrète, silencieuse, voluptueuse et solitaire.

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Filmer les invisibles

Pour le réalisateur, Paris la nuit est «  un moment où la norme se mélange à la marge, et cela conduit à des rencontres qui ne pourraient pas se produire le jour. » Si le film tend vers l’économie de dialogues, le propos est aussi porté par des images, brèves et silencieuses  : un couple de sans-abris qui s’étreint, des vendeurs à la sauvette devant la tour Eiffel, un déchargement de roses par des Bangladeshis, etc. Le cadre et l’ambiance du film est familière, contemplative. Cela n’est probablement pas dû au hasard, compte tenu de la filmographie de Farrucci, auteur de plusieurs documentaires.

Rone (de son vrai nom, Erwan Castex), compositeur de la bande originale, apparaît dans le film à la manière d’un caméo, jouant son propre personnage lors d’un concert auquel se rendent les deux protagonistes. Sa musique occupe une véritable place dans le film  : synthétique, vibrante, omniprésente, elle semble être l’unique source de satisfaction et d’accomplissement pour Jin. À ses heures perdues à la médiathèque, il compose et enregistre des musiques avec, pour seuls instruments, un clavier et un ordinateur. Cette musique apparaît ensuite comme le trait d’union entre le chauffeur et la magnétique Naomi, conquise par ses compositions qui envahissent l’habitacle de la berline noire.

Un cinéma nommé désir

Dans La Nuit venue, un soin particulier est accordé à la lumière. Les néons occupent une place importante, perçant l’obscurité quasi permanente du film et conférant de la beauté à ce qui est pourtant laid le jour, comme l’asphalte du périphérique parisien. Cet usage de la lumière apporte une certaine théâtralité aux scènes, mettant en valeur une expression, un regard, une atmosphère. Pour cela, Farrucci confirme s’être inspiré de ce qu’il nomme la «  crudité urbaine très poétique  » émanant de Taxi Driver (1976) de Martin Scorsese. Mais on peut aussi y voir des caractéristiques analogues à Drive (2011) de Nicolas Winding Refn, notamment dans la modernité de la musique, le mutisme et l’attitude nonchalante du chauffeur, la rencontre amoureuse dans un contexte sordide.

Pour Frédéric Farrucci, le cinéma indépendant ne répond pas à la demande d’un marché, mais simplement au «  désir pur  » du cinéaste, accompagné par des producteurs, techniciens et distributeurs. Il s’agit avant tout de mettre en images une histoire ou un thème, souvent témoin d’une époque, et de réfléchir en premier lieu «  en terme de sens, de justesse, de territoires, de formes, de personnages avant de réfléchir en terme de débouchés.  » Soutenu par de nombreux partenaires, comme le fond d’aide à la diversité du CNC et Ciné+, Frédéric Farrucci s’est autorisé à choisir des acteurs étrangers au monde du cinéma. L’expérience du film n’est nullement limitée par son budget quoique modeste, au contraire, Farrucci revendique la prise de risque qui alimente la singularité de cette œuvre cinématographique.

https://www.youtube.com/watch?v=IuoTMBF7nLA
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