La frontière sino-indienne, au coeur des tensions entre les deux États nationalistes

©Sommet BRICS 2017/ Kremlin

Alors que la diplomatie chinoise au temps du coronavirus était le sujet principal de ces dernières semaines, l’État communiste s’est engagé dans un accrochage militaire avec son voisin indien, à la frontière sino-indienne début mai. Un affrontement qui a coûté la vie à 20 soldats du côté indien, le 15 juin dernier, et qui pourrait déstabiliser un équilibre régional déjà fragile.

Les tensions ont pour motif premier les revendications territoriales  : les deux États partagent une frontière commune de plus de 3440 kilomètres de long. Les face-à-face entre les patrouilles frontalières des plus grandes armées mondiales sont donc monnaie courante. D’autant plus que Beijing et New Delhi ne s’accordent pas sur la longueur de leur frontière commune, ayant des litiges territoriaux de longue date, dans les secteurs du Ladakh (à l’ouest) et de l’Arunachal Pradesh (à l’est). Les confrontations entre armées indienne et chinoise sont devenues plus fréquentes : en 2017, les soldats des deux armées auront passé plus de deux mois à se confronter sur un plateau himalayen stratégique dans la région du Bhoutan.

Des revendications territoriales, mais pas que

Les troupes des deux États s’opposent, depuis début mai, dans la vallée de Galwan, dans la région du Ladakh, le long de la ligne du contrôle frontalière. Alors que le média gouvernemental chinois, Global Times, argue que la vallée de Galwan est un territoire sous l’autorité de Beijing, les enjeux sont en réalité bien plus importants. La région disputée de Ladakh se trouve en effet aux portes du Cachemire, région du sous-continent indien qui a vu son autonomie, déjà limitée, être drastiquement réduite, le 5 août dernier. En abolissant les articles 370 et 35A de sa Constitution, l’Inde renforce la main mise sur cette région. Or, celle-ci voit son administration partagée entre la Chine, l’Inde et le Pakistan, ce qui en fait une poudrière menaçant d’exploser à tout moment.

© Les localités du conflit actuel dans la région du Cachemire / United States Central Intelligence Agency

Le Pakistan est en réalité un allié de longue date de la Chine  : les deux États sont liés par la route du Karakoum, reliant le nord du Pakistan au sud-ouest de la Chine sur un trajet de 1300 kilomètres. La Chine a d’ailleurs investi 60 billions de dollars dans le corridor économique sino-pakistanais, une infrastructure faisant partie de la nouvelle route de la soie chinoise. Ce dernier, prénommé “La ceinture et la route”, a été lancé en 2013 : il s’agit d’un réseau terrestre reliant la Chine à l’Europe via l’Asie centrale, ainsi que d’une route maritime passant par l’Océan indien. Depuis, se sont également multipliées les infrastructures de transports (liaisons ferroviaires, ports, autoroutes…) aussi bien en Asie qu’en Afrique, faisant redouter aux acteurs comme les États-Unis, les visées hégémoniques de Beijing.

De plus, Beijing investit activement au Myanmar, au Sri Lanka ainsi qu’au Népal, faisant craindre à New Delhi la perte de son influence dans la région. De son côté, la Chine est préoccupée par la construction de la route à l’est de la région du Ladakh, près de la ligne du contrôle de la frontière sino-indienne. Cette route de 255 kilomètres de long (Darbuk-Shyok-DBO Road) est vue par l’État communiste comme un obstacle potentiel au corridor économique sino-pakistanais, menaçant ainsi le nouveau projet de Beijing.

Un autre enjeu des affrontements sino-indiens  : le secteur économique. L’Inde cherche à réduire sa dépendance économique à l’égard de la Chine, ce que cette dernière apprécie peu, d’autant plus que, pour s’affranchir de la tutelle chinoise, New Delhi a choisi de se rapprocher… des États-Unis, se plaçant ainsi au centre des rivalités entre les deux puissances mondiales.  À cela s’ajoute le départ de l’Inde du Partenariat économique régional global, une structure de libre-échange largement promue par Beijing au niveau régional, alors que l’appel au boycott des produits chinois se renforce en Inde, au point que le fabricant chinois Xiaomi, leader du marché en Inde, a commencé à cacher ses enseignes et logos derrière de grandes bannières proclamant « Made in India. » Entre le contrôle des investissements chinois en Inde et les barrières douanières, New Delhi semble suivre le mouvement des États-Unis, en s’engageant dans une confrontation économique nationaliste avec son puissant voisin communiste.

Aux origines du conflit

L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2013, marque le retour en force de l’héritage communiste, maoïste et marxiste de la Chine, renforçant son nationalisme.  À titre d’exemple, les diplomates chinois ont désormais l’autorisation officielle de communiquer de façon plus agressive  : cela, dans le but de ne plus permettre aucune remise en question de la politique chinoise. Une rhétorique qui aura permis à Beijing de promouvoir le modèle politique chinois, grâce à l’adoption d’une stratégie surnommée «  diplomatie de masque  », évoquant la distribution des masques de protection par le gouvernement chinois en pleine pandémie, dévoilant une facette qui se veut humanitaire de la nouvelle diplomatie chinoise – et ce, malgré le fait qu’il s’agisse de l’État à l’origine du coronavirus.

L’Inde n’est toutefois pas en reste  : il s’agit d’un État profondément nationaliste. Le nationalisme indien se base sur le concept de l’Hindutva, ou l’hindouité. Ainsi, l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi, du parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party (BJP) marque une étape importante dans le ravivement du nationalisme indien à travers la religion hindoue. Les racines de celui-ci se trouvent en fait dans la période coloniale  : l’idéologie en question servait alors à résister l’occidentalisation de la société hindoue, et se basait sur un nationalisme agressif qui n’hésitait pas à recourir à la violence en tant que moyen d’expression. En 1923, Vinayak Damodar Savarkar, activiste indépendantiste, publie «  Hindutva  : Who is a Hindu  ?  », dans lequel il formule la doctrine nationaliste Hindutva. Celle-ci est basée sur l’attachement à la nation, l’appartenance à une seule race ainsi qu’à une civilisation commune.

En 1925, est créée « Rashtriya Swayamsevak Sangh » (RSS, Organisation volontaire nationale), un mouvement qui parvient à réunir les différentes tendances du nationalisme hindou. Sous le masque d’une organisation culturelle, la RSS s’est en fait dotée d’un encadrement milicien, et d’une idéologie en partie héritière du fascisme mussolinien. Elle prône aujourd’hui la discrimination des musulmans aussi bien que des chrétiens, et participe dans la réécriture de l’Histoire indienne dans les manuels scolaires. Le Premier Ministre actuel de l’Inde, Narendra Modi, est membre du RSS. Son premier discours devant le Parlement annonçait la fin des «  1200 ans de mentalité d’esclave » en Inde.

©BMN Network/ Flickr

La poudrière des tensions territoriales entre les deux États nationalistes avait déjà explosé auparavant, lors de la guerre sino-indienne, dont le début date de 1962. Les tensions entre la Chine et l’Inde se portent alors sur deux endroits de leur frontière commune  : l’Aksai Chin, faisant partie du Ladakh indien, se trouvant au coeur des tensions frontalières actuelles, et l’Arunachal Pradesh, se situant dans le nord-est de l’Inde. Les troupes chinoises passent à l’attaque le 20 octobre 1962, la défense indienne, dont les effectifs sont réduits et l’équipement date de la Seconde Guerre mondiale, se trouvent submergées. L’armée chinoise occupe les territoires de l’Aksai Chin, au Cachemire, et du futur État indien, l’Arunachal Pradesh. Ayant atteint ses objectifs stratégiques – elle annexe notamment unilatéralement la région de l’Aksai Chin- la Chine déclare un cessez -le-feu, le 21 novembre 1962. Celui-ci n’a toutefois en rien apaisé les différends frontaliers.

Le rôle de la communauté internationale

La prise de position de la communauté internationale sur le conflit sino-indien pourrait être partagée : ainsi, l’Amérique Latine est pleinement impliquée dans l’initiative chinoise de la nouvelle route de la soie. 14 États de la région font partie du projet, sans parler du fait que la Chine est devenue le plus grand partenaire commercial des États comme l’Argentine, menaçant ainsi de progressivement effacer l’influence des États-Unis dans la région. Dans la même lignée, la dette extérieure du continent africain est à 20 % due aux prêts du gouvernement chinois.

Le Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères a qualifié les relations de celle-ci avec Beijing en évoquant la «  doctrine de Sinatra.  » Celle-ci fait écho au morceau de Frank Sinatra, qui chantait, en 1969, «  Je l’ai fait à ma façon  », ainsi traduisant la volonté de l’Europe d’agir à sa façon dans ses relations avec la Chine, et non pas emprunter le chemin tracé par Washington. Cela n’a toutefois pas empêché l’envoi de messages diplomatiques mixtes de la part de l’UE, qui qualifie Beijing de «  partenaire  » sur certains sujets et «  compétiteur  » sur d’autres.

Ce sont cependant les États-Unis qui pourraient jouer un rôle décisif dans l’opposition entre la Chine et l’Inde. Ainsi, Donald Trump annonçait, fin mai dernier, mettre un terme à la relation privilégiée des États-Unis avec le Hong-Kong, une déclaration faisant suite à la proposition de la loi sur la sécurité nationale, promulguée par Beijing et portant fortement atteinte aux droits fondamentaux des citoyens de cette région administrative spéciale. Mike Pompeo, Secrétaire d’État américain, avait quant à lui ouvertement qualifié la Chine de «  menace numéro un  » à la sécurité internationale.

©PAS China/Flickr

La stratégie américaine d’opposition au Beijing traduit toutefois un manque d’élaboration de la part de l’administration Trump, qui souhaite notamment voir des États de la région, à l’image du Japon ou encore de la Corée, s’éloigner de leur voisin chinois, sans prendre en compte la réalité économique régionale : un équilibre qui pourrait toutefois être basculé par les tensions sino-indiennes. En prenant en compte, entre autres, les accusations proférées par le Président américain à l’endroit du Beijing, incriminant au gouvernement chinois la mauvaise gestion de la crise du coronavirus au niveau national, il ne serait pas étonnant que New Delhi puisse trouver un allié nouveau du côté américain.

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