Ingérences russes au Royaume-Uni ou comment Poutine rebat les cartes en Occident

© President of Russia / kremlin.ru

Par la publication d’un rapport établi par une commission parlementaire britannique, il semblerait que la Russie ait influencé le référendum sur le Brexit et les dernières législatives. Le Kremlin dément toute accusation, mais à la longue, les soupçons ne portent pas seulement sur le Royaume-Uni et commencent à faire tâche pour Moscou.

Ni David Cameron, ni Theresa May, ni Boris Johnson n’ont pris les mesures nécessaires pour faire cesser les interférences russes dans les derniers scrutins britanniques  : c’est en tout cas ce que révèle le rapport établi par la commission parlementaire chargée de la sécurité, de même que l’arrivée d’argent russe au profit du Parti Conservateur sans enquête approfondie sur son origine.

Le fameux document, sorti avec neuf mois de retard, ne révèle pourtant pas avec certitude l’implication de la Russie lors de la campagne du référendum du Brexit et sur l’indépendance écossaise, malgré l’appui du MI5 (service de renseignements de la sécurité intérieure du Royaume-Uni) et du MI6 (service de renseignements extérieurs). Néanmoins, il met en évidence la volonté de Boris Johnson de cacher la publication du rapport  : «  C’était gênant  », évoque même The Guardian.

Un climat tendu entre Londres et Moscou

Dès 2018, les relations diplomatiques entre le Royaume-Uni et la Russie s’étaient dégradées, à la suite de l’empoisonnement à Salisbury de Sergueï Skripal, ancien agent-double. Theresa May avait alors contre-attaqué en ordonnant l’expulsion de 23 diplomates russes, mesure ayant été suivie par la plupart des membres de l’OTAN.

La mésentente entre les deux pays a pris un nouveau tournant la semaine dernière, lorsque Dominic Raab, ministre britannique des affaires étrangères, a déclaré qu’ «  il est presque certain que des acteurs russes ont cherché à s’ingérer dans les élections législatives de 2019 en amplifiant la diffusion en ligne de documents gouvernementaux obtenus de manière illicite  », faisant référence à des dossiers de négociation commerciale post-Brexit entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Le gouvernement de Boris Johnson met également en cause des hackers russes, qui en auraient profité pour prendre connaissance et utiliser les recherches sur l’établissement d’un vaccin contre le coronavirus. Cette opinion est par ailleurs partagée par les services de renseignements américains et canadiens.

Un trublion à l’échelle planétaire

Si les velléités de déstabilisation électorale en provenance de la Russie font tant de bruit, c’est probablement car le président russe n’en est pas à son premier coup d’essai. Déjà en 2019, lors des élections européennes, la Commission européenne avait relevé dans un rapport la présence d’une «  activité de désinformation continue et soutenue de la part de sources russes.  » La plupart des gouvernements européens se préparaient en amont du scrutin à une telle éventualité  : le ministre lituanien des Affaires étrangères depuis 2012, Linas Linkevicius a, à ce sujet, estimé au groupe de presse allemand RND, que «  les élections européennes sont un test pour voir si les mécanismes de défense contre l’influence russe fonctionnent.  »

«  Moscou essaie de créer un état permanent d’instabilité dans l’Union européenne et de l’exploiter pour ses intérêts propres.   »

Linas Linkevicius, ministre lituanien des Affaires étrangères

Pas plus tard que le mois dernier, la Biélorussie a accusé conjointement la Russie et la Pologne d’avoir mené des actions visant à influencer l’élection présidentielle qui se tiendra le 9 août prochain. Les relations entre Minsk et Moscou, traditionnellement cordiales, se sont dégradées ces derniers temps, notamment en raison d’une stagnation sur une possible union entre les deux Etats, et de tensions sur l’approvisionnement en pétrole par la Russie.

Enfin, outre-Atlantique, les accusations d’interférence de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016 sont nombreuses. Bien que le rapport rendu public l’année dernière par le procureur Robert Mueller, ancien directeur du FBI, ne démontre pas avec certitude une quelconque collusion entre les deux grandes puissances, une trentaine de personnes environ ont été inculpées en raison de leurs relations avec des intermédiaires russes. Joe Biden, candidat démocrate désigné pour la présidentielle de novembre prochain, est en alerte sur la question, comme il l’a déclaré vendredi 17 juillet  : «  Nous le savions déjà par expérience, et je peux vous garantir que nous en sommes désormais certains car nous recevons des informations, les russes tentent à nouveau de discréditer nos processus électoraux. C’est un fait.  »

Cyber-espionnage et désinformation

Les méthodes de déstabilisation et de fragilisation de scrutins dont la Russie est accusée sont très diversifiées. Outre la diffusion de documents confidentiels obtenus de manière illicite comme le subodore le gouvernement britannique, évoqué précédemment, le cyber-espionnage est mis en cause concernant les soupçons de vol des travaux de recherches sur un vaccin contre la Covid-19. Selon le National Cyber Security Centre, agence britannique liée au gouvernement, les cyberattaques proviendraient d’un groupe nommé APT29, ou «  Cozy Bear  », qui «  touche principalement des cibles gouvernementales (…), des acteurs de la santé et l’énergie pour leur voler leur précieuse propriété intellectuelle.  » En l’espèce, le groupe russe, également accusé du piratage du Comité national démocrate américain en 2016, aurait injecté des malwares dans le système informatique des laboratoires.

L’intrusion dans les serveurs électroniques a également été pointée du doigt lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, car selon un rapport du comité spécial du Sénat, tous les états américains auraient été visés par des cyberattaques russes. Les pirates auraient ainsi pu «  modifier ou supprimer les données d’inscription des électeurs  », en appliquant une sélection discriminante selon les données fournies.

Mais surtout, la méthode d’influence sur les différents scrutins réside dans l’instauration de médias ou d’agences de presse dont les contenus sont à la botte du pouvoir. C’est par exemple le cas de la chaîne RT (anciennement Russia Today), ou de l’agence Sputnik News. Si d’apparence, les informations paraissent sérieuses tant elles s’appuient sur des faits, le contenu prend souvent des airs de critique des démocraties occidentales, voire parfois de complotisme. C’est la raison pour laquelle le rapport de la commission parlementaire de sécurité britannique soupçonne les deux médias d’avoir abusé d’un traitement pro-Brexit.
Malgré les accusations portées contre eux, les médias russes connaissent pourtant un retentissement de grande envergure  : selon un rapport publié par l’Oxford Internet Institute ayant analysé comparativement l’impact de médias russes, français et allemands, le contenu français de RT obtient une moyenne d’engagement cinq fois supérieure à celle du Monde, et son contenu allemand presque le double du célèbre hebdomadaire Der Spiegel.

Le Kremlin veut même aller plus loin dans la consolidation de sa cyber-sécurité ; le 4 novembre dernier, la loi « sur un système Internet souverain » est entrée en vigueur, ayant pour objet de créer un système indépendant et isolé de l’Internet mondial, qui s’intitulera « Runet ». Si les autorités rejettent l’idée d’instaurer un système comparable au très controversé Internet chinois, leur objectif reste toutefois de faire surveiller les infrastructures du Runet par un organe de contrôle gouvernemental créé en 2008 par Dmitri Medvedev, le Roskomnadzor. De quoi faire sourciller les ONG de défense des droits et libertés fondamentaux.

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