ÉDITO. Nomination du gouvernement Castex — Techno, toujours pareil

Jean Castex, le nouveau Premier ministre — © Fred Dugit

Le 3 juillet dernier, le président de la République Emmanuel Macron a nommé Jean Castex au poste de Premier ministre et, dans la foulée, le troisième gouvernement de sa présidence. S’il apparaît comme superficiel, ce changement de gouvernement signifie bien plus pour la suite du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Décidément, Emmanuel Macron aime à convoquer le spectre de la Vème République sur son quinquennat. En nommant Jean Castex à l’Élysée, il se glisse dans les pas de Georges Pompidou, qui nomma Pierre Messmer à Matignon en 1972, alors que son premier ministre, Jacques-Chaban Delmas, s’était créé un espace politique extrêmement important — en portant notamment son projet de Nouvelle Société. Éliminer un potentiel concurrent pour le remplacer par un profil plus technicien et moins avide de visibilité politique, voilà la solution d’Emmanuel Macron pour redorer le blason présidentiel.

Une démission (volontaire ou forcée) d’Édouard Philippe et l’annonce d’un nouveau gouvernement étaient prévues, au moins depuis la crise des gilets jaunes. La pandémie et les crises sociales et économiques que celle-ci a provoquées les ont précipitées. Même si les intéressés démentaient, des dissensions importantes existaient entre les deux têtes de l’exécutif sur plusieurs sujets : la réforme des retraites, les gestions de crise, les 80 km/h, etc.

De plus, Édouard Philippe apparaissait clairement fatigué, si ce n’est lessivé, selon l’adjectif généralement réservé au locataire de Matignon. En témoigne le désormais célèbre vitiligo qui a blanchit le flanc gauche de sa barbe et qui a tant fait jaser. Clin d’œil de l’Histoire, on rapporte que, devant gérer la situation sanglante qui frappait la France durant la guerre civile entre protestants et catholiques, Henri IV aurait déclaré : « l’appréhension des maux que je ressentis pour mon pays fut telle qu’elle me blanchit la moitié de la moustache. » Surtout, la cote de popularité de Philippe n’en finissait plus de grimper. Selon un sondage BVA pour Orange et RTL, le mois dernier, Philippe creusait l’écart avec Macron (+16 %). Sa réélection à la mairie du Havre, le 28 juin, au terme des élection municipales les plus longues, a achevé le départ d’Édouard Philippe de Matignon.

Emmanuel Macron s’est donc mis en quête d’un nouveau patron du gouvernement. Sur Twitter, le 5 juillet, Emmanuel Macron promettait sur Twitter un « gouvernement de mission et de rassemblement. » D’aucuns était donc légitime d’attendre un gouvernement et un leader plus ouverts, et notamment un basculement du centre de gravité exécutif vers la gauche. A la place, Emmanuel Macron a nommé Jean Castex, discret technocrate et maire de Prades (Pyrénées-Orientales). Mais, finalement, cette nomination n’a rien d’étonnant. Déjà pressenti pour remplacer Christophe Castaner à l’Intérieur, Castex avait pris en main la coordination du déconfinement ces dernières semaines.

L’ombre de Sarkozy

Surtout, Jean Castex est l’homme qu’il faut, là où il faut pour Emmanuel Macron. À droite comme à gauche, il est considéré comme efficace, pragmatique, compétent. Il rassemble au moins la classe politique à défaut de rassembler les Français . Un technocrate de première classe donc, qui, outre son expérience de secrétaire général adjoint de l’Élysée sous la présidence Sarkozy — comme Macron sous Hollande — et de directeur de cabinet de Xavier Bertrand, a également été directeur général d’administration auprès du ministère de la santé mais également délégué interministériel des Jeux Olympiques.

Plus encore, Jean Castex à Matignon, c’est l’entrisme de la sarkozie à l’Elysée, bien aidé par la nomination de Gerald Darmanin à l’Intérieur. Ou plutôt une OPA de Macron sur la sarkozie. L’ancien président n’est jamais très loin d’Emmanuel Macron. Ce dernier assume d’ailleurs d’être souvent en contact avec Nicolas Sarkozy. En nommant Castex à la tête du gouvernement, Emmanuel Macron s’offre surtout la possibilité de s’appuyer sur le carnet d’adresses extrêmement épais de l’ancien maire de Prades. Ainsi, il tente de couvrir un des angles morts de son quinquennat : son manque d’appui territorial.

Si son élection à la tête de l’État était un véritable hold-up, la République en Marche, son parti, n’a pas réussi à s’implanter lors des scrutins suivants. Malgré un succès en demi-teinte aux élections européennes, les sénatoriales en 2017, puis les municipales ces dernières semaines furent un véritable camouflet pour le parti présidentiel. À l’inverse, si la gauche a fait de belles prises dans les grandes métropoles, au lendemain des municipales, c’est toujours la droite qui tient la plupart des villes moyennes. Macron a besoin de ce réseau pour faire exécuter durablement ses politiques, et probablement d’autant plus en période de crise.   

Ainsi, après avoir chassé sans difficulté sur les terres de Juppé, Emmanuel Macron enfonce la porte déjà bien ouverte de la famille sarkozyste, et s’installe sur le terrain de la droite.

Presque sans surprises

La nouvelle équipe ministérielle ne surprend pas non plus de la part d’Emmanuel Macron. Pour un gouvernement de mission, il ne s’est pas embarrassé et a reconduit quasiment aux mêmes postes ses ministres. Mise à part Marlène Schiappa, devenue la première ministre déléguée à la citoyenneté de l’Histoire, les derniers du premier cercle macroniste historique, Christophe Castaner et Sibeth Ndiaye, ont été remerciés. Pour le reste, de nouveaux portefeuilles ont été créés.

Dans la nomination des ministres, Emmanuel Macron a gardé son pragmatisme. Par exemple, le ministre délégué aux PME, Alain Griset, fut chauffeur de taxi et président de l’union des entreprises de proximité. Probablement pour donner une vague impression de changement, deux invités surprises font leur entrée : Roselyne Bachelot à la Culture, et Éric Dupond-Moretti à la Justice. Fait rare, c’est un avocat qui devient Garde des Sceaux, et non des moindres. Extrêmement médiatique, sa nomination apparait comme un non-sens pour bon nombre de professionnels de la Justice. D’autant que sa nomination, avec celle de Gérald Darmanin à l’Intérieur, ont suscité de vives réactions de la part des mouvements féministes, du fait des accusations dont est l’objet le premier, et du fait des déclarations controversées du second quant au harcèlement de rue notamment. 

Peu importe pour Emmanuel Macron. Il a son gouvernement de mission pour affronter la reconstruction du pays qui l’attend. Le spectre de l’après-guerre plane aussi sur les mois à venir. Ça tombe bien, Jean Castex se définit comme un gaulliste — social. Bruno Le Maire, lui, se voit attribuer le portefeuille de la relance. Enfin, il se pourrait qu’un Commissariat Général au Plan soit recréé, avec François Bayrou à sa tête.

Ainsi, par ces nominations, Emmanuel Macron reprend seul le contrôle du navire. Sous les auspices du Général, donc, deux objectifs à l’horizon pour Emmanuel Macron : à la fois négocier le mieux possible la sortie de crise — la plus importante depuis 1945 — mais surtout préparer l’échéance électorale de 2022. 

Victor Costa

Bordeaux-Sud

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