Écologie ou économie : faut-il choisir en temps de crise ?

© Mathieu Delmestre / Parti socialiste

La fin du confinement rime avec tournant économique et politique. Les choix politiques risquent d’osciller davantage en faveur d’une relance efficace au détriment d’une logique soutenable.

Alors que s’achève le premier mois depuis le déconfinement, le monde d’après tant commenté dès les premiers jours du confinement commence à se dessiner. Si le quotidien reprend peu à peu, celui-ci se retrouve bouleversé par les mesures de distanciations sociales, ou plutôt physiques, auxquelles les Français doivent se soumettre malgré l’euphorie des « beaux jours ». Outre des considérations relationnelles, cette période singulière a pronfondément fragilisé notre économie, la mettant ainsi au défi de se relever d’une crise sans précédent tout en n’écartant pas l’ambition environnementale si récemment prônée. 

Une crise sans précédent

Tous les acteurs, qu’ils soient politiques ou économistes, s’accordent sur le caractère inédit de la crise qui frappe de nombreux pays à la suite des mesures de confinement. L’OCDE a annoncé que la France devrait voir sa croissance se contracter de 11,4 % à 14,1 %, une forte récession qui fait passer celle de 2009 pour une petite crise (-2,2 %).  Les mesures immédiates de chômage partiel ont permi à plus de 8 millions de salariés de maintenir un revenu malgré le confinement, creusant inévitablement la dette publique. 

Quant à la conjoncture mondiale, le FMI prévoit une baisse générale de 4,9 % en 2020.  Et comme en 2008, cette contraction économique soudaine a durement touché les personnes les plus précaires. Aux Etats-Unis, la situation a très vite dégénéré avec plus de 23 millions d’Américains au chômage en seulement un mois, soit 14,7 % de la population. Un tel marasme économique que le pays nord américain ne voyait pas venir, il connaissait alors un plein-emploi inédit. Plus au sud, l’Amérique Latine semble devenir l’un des foyers les plus durement touchés par l’épidémie. Au Chili, l’état du pays était déjà fortement instable depuis les manifestations successives de la population qui, fin 2019, dénonçait de fortes inégalités sociales. La pandémie de Covid-19 apparaît comme un révélateur des problèmes sociaux dont souffraient déjà de nombreux pays avant la crise et sonne comme un tournant politique majeur. Quels choix seront faits pour endiguer cette crise inédite ? 

L’environnement, souvent au second plan dans l’agenda politique

Concernant l’environnement, il y a de quoi s’inquiéter. À l’image du report de nombreuses rencontres diplomatiques en lien avec la lutte contre le dérèglement climatique, comme la COP 26 de Glasgow reportée à 2021, la question environnementale ne semble plus au coeur des enjeux politiques immédiats.   

En parcourant l’histoire, depuis plusieurs décennies, un constat s’impose : les préoccupations environnementales sont souvent conditionnées à une bonne conjoncture économique.  Lorsque celle-ci se dégrade, l’action des pouvoirs publics se concentre essentiellement sur les questions économiques et sociales. 

Dès les années 1960-1970, la communauté scientifique alertait déjà sur la destruction de la couche d’ozone et appelait à un mode de vie plus respectueux de l’environnement. Une première réaction internationale avait émergé, lors du premier Sommet de la Terre en 1972.  Mais voilà, en 1973, les chocs pétroliers ont ébranlé l’économie des pays occidentaux. Les restrictions budgétaires et la lutte contre le chômage deviennent alors la priorité des gouvernements. 

Même échec, plus récemment, en 2008, où une véritable impulsion avait été donnée en faveur du développement durable et de la transition énergétique, notamment à travers le Grenelle de l’Environnement en France. Mais brusquemment, la crise des subprimes vint mettre fin à ces espoirs d’avenir plus vert malgré l’urgence déclarée. À croire que respecter l’environnement et lutter contre le dérèglement climatique n’irait pas de pair avec la création d’emplois et le combat contre la pauvreté.  Pourtant pour nombres d’intellectuels, cette assomption est fausse. Les plus pauvres sont souvent les plus exposés aux risques climatiques et à la précarité énergétique. Quant à la transition écologique, elle représente un vivier d’emplois et de reconversion.  

Aujourd’hui, les récentes réactions d’acteurs industriels notamment ne sont pas rassurantes. Certains d’entre eux ont clâmé leur incapacité à respecter des mesures environnementales sous motif de la crise économique actuelle. Tout l’enjeu du monde de demain tient à cette perception de la question environnementale. Si les agents persistent à la concevoir comme conditionnée à une bonne conjoncture économique ou si, par nature, elle ne doit être qu’au second plan, comme une préoccupation tendance dans les pays riches, alors le combat est perdu d’avance. Les crises économiques sont l’essence même de notre système capitaliste, elles sont d’ailleurs cycliques, selon l’économiste Clément Juglar. 

Le Covid-19 marque le retour en force du plastique

Autre point d’inquiétude, l’augmentation déroutante de l’usage de plastique au coeur de l’épidémie de Covid-19. Les demandes pharaoniques en produits sanitaires comme les masques, les blouses et les gants, ont fait exploser le recours au plastique et autres matiériaux à usage unique. En Thaïlande notamment, les déchets plastiques ont doublé avec la pandémie. En France, impossible de ne pas être témoin d’une nouvelle pollution urbaine : des masques jetés sur les trottoirs et qui finissent bien souvent au fond de la mer. 

Si cette crise a révélé de nombreuses faiblesses dans le système de santé français, elle a aussi souligné l’urgence de trouver des alternatives au plastique. L’an dernier, le Parlement Européen avait frappé fort en interdisant les produits à usage unique, comme les pailles et couvert en plastiques. Pourtant, une situation d’urgence telle que l’épidémie de Covid-19 semble prouver que nous sommes encore loin du compte.

« Redémarrer autrement »

Comment redémarrer autrement sans exemple précédent ? À crise inédite, réponse inédite. La Commission européenne a récemment proposé un plan de relance à hauteur de 750 milliards d’euros. L’Allemagne quant à elle, prévoit un plan de 130 milliards d’euros, ce qui dénote avec un certain refus habituel d’augmenter les dépenses publiques outre Rhin. Concernant la France, il faudra attendre l’été pour découvrir le plan de relance proposé par le gouvernement. Le Président de la République a toutefois annoncé que plus de 500 milliards d’euros ont déjà été mobilisés, ne manquant pas de rappeler son caractère inédit.

L’enjeu de ces mesures politiques exceptionnelles est double. D’une part, elles doivent effectivement endiguer les premiers effets de la crise économique comme la hausse du chômage et de la pauvreté. D’autre part, elles ne doivent pas omettre les ambitions précédentes, notamment en matière environnementale. Car toute la crédibilité de la lutte contre le réchauffement climatique tient à cette réponse politique. Si cette dernière écarte l’environnement, alors il sera difficile, voir impossible, d’y apporter une nouvelle attention dans un futur plus ou moins proche. Peu avant la première phase du déconfinement, l’économiste Thomas Piketty avait lancé un appel pour une relance verte et sociale en présentant quelques pistes pour verdire l’économie. 

Et les réponses politiques semblent pour l’instant positives, même si nous n’avons pas encore le recul nécessaire pour estimer leur empirie. Emmanuel Macron a insisté sur «  un renouveau en accord avec le climat  », l’Union Européenne conditionne son plan de relance au respect du Green Deal, et plusieurs autres pays européens suivent cette même dynamique. Dans le domaine de l’aréonautique, fleuron de l’économie européenne et française, les mesures apparaissent ambitieuses. Bruno Lemaire, ministre de l’Économie, annonce une relance française fondée sur la décarbonation de l’économie avec en ligne de mire, un avion neutre en carbone en 2035, au lieu de 2050. L’Autriche soutient également l’aréonautique en luttant contre le dumping économique. L’idée est de remettre en cause les compagnies low cost qui «  réalisent des bénéfices au détriment du climat  » dénonce la Ministre de l’Environnement autrichienne, Leonore Gewessler. L’Etat autrichien projette d’instaurer un prix plancher fixé à 40 euros pour tout billet d’avion et de taxer les trajets courts. 

Mais en Fance, les mesures de relance restent flous. Lors de son annonce, le Président Emmanuel Macron a souligné sa volonté de reconstruire une économie «  forte, écologiste et solidaire  », tout en insistant sur son refus d’augmenter les impôts à l’avenir. Alors la question du financement se pose. Le Président n’écarte pas la possibilité d’accroître le temps de travail afin de «  produire plus  ». Cette déclaration déjà controversée entre en contradiction avec toute une branche de la pensée sur le temps de travail. André Gorz, un penseur au carrefour entre la philosophie, la politique et l’économie, présente notamment les tenants et aboutissants d’une société où le temps de travail serait réduit. Dans un recueil de trois textes, Bâtir la civilisation du temps libéré, Gorz fait état d’une critique puissante à l’encontre de notre système capitaliste ayant explosé avec la consommation de masse.  C’est à cette période faste que les pays occidentaux ont fait le choix du productivisme au détriment d’un certain temps libre. En effet, produire plus avec les mêmes facteurs de production aurait pu permettre de partager ce gain de temps à travers la population, mais cela a surtout permis de consommer plus, et donc, de produire encore davantage. Ce plaidoyer du temps libéré soulève également l’idée de concilier production et utilité sociale.

«  Le but n’est plus de réduire la quantité de travail par unité de produit ou de service en maximisant la productivité ; il est de réduire la productivité et de maximiser la quantité de travail par le développement d’un tertiaire sans utilité sociale.  » 

André Gorz critique ici le système capitaliste

Pourtant, encore de nombreux services pêchent encore, spécifiquement à la lumière de la pandémie de Covid-19. Les services d’aide à la personne, d’assistance aux personnes âgées et de soins à domicile ont une demande croissante mais une offre encore fébrile.

Le renouveau pourrait s’incarner dans cette conception du temps et de l’utilité sociale, mêlée à la lutte contre le dérèglement climatique. Les débats actuels se polarisent en effet sur la nécessité ou non de rémunérer les personnes selon l’utilité sociale de leur emploi. Et si cette dernière devenait la norme économique pour calculer un salaire et non plus le temps de travail ? Peut-être alors une nouvelle ère du temps libéré permettrait de palier ces carrences en services sociaux.

L’espoir de la Convention citoyenne pour le Climat

Et pourtant, difficile de croire, quelques semaines plus tôt, que le climat ferait la Une des journaux le 22 juin 2020. Au lendemain de la publication des mesures proposées par la Convention citoyenne pour le Climat, le débat est ouvert, à l’image de la Une des Échos «  Climat : le consensus impossible  » face au titre du Monde «  Climat : changer en profondeur  ». 

Depuis neuf mois, 150 citoyens tirés au sort se sont concertés afin de trouver des solutions concrètes pour enrayer autant que possible le réchauffement climatique. Le but, proposer de nouvelles politiques à l’exécutif, plus respectueuses de l’environnement et en faveur de la transition écologique. En raison du confinement causé par l’épidémie de Covid-19, le travail de la convention a dû prendre un peu de retard. Toutefois, des sessions à distance ont été menées à bien – mais non sans mal lorsque 150 personnes doivent se mettre d’accord. La réflexion s’est organisée autour de cinq domaines clés : «  se loger  », «  se déplacer  », «  se nourrir  », «  consommer  » et «  produire et travailler  ». 

Le document final présente 149 propositions, allant du référendum à l’inscription juridique de l’écocide, d’une limitation à 100km/heure sur les autoroutes à l’obligation de rénovation des bâtiments d’ici 2040. 

Tout l’enjeu de cette convention réside dans la réponse apportée par l’exécutif et comment celui-ci va transposé les mesures proposées en politiques publiques. Certaines d’entre elles, comme notamment la rénovation énergétique d’une grande partie des logements, nécessite une action immédiate mais de long terme. Or, les priorités aujourd’hui sont loin d’être la mise en place de politiques environnementales structurelles, considérant la crise économique conjoncturelle qui frappe la France. Sylvain Burquier, membre de la convention citoyenne, souligne au Monde son état d’esprit à l’aune de ce «  monde d’après  » :  «  on est dans le bon timing après la crise du Covid, désormais, on a les épaules et les arguments pour expliquer aux Français qu’il ne faut plus séparer économie et écologie.  » 

Lundi 29 juin, Emmanuel Macron s’est exprimé face à la Convention afin d’annoncer la réponse de l’exécutif. Ainsi, seulement trois mesures ne seront pas adoptées par le gouvernement, «  trois jokers  » invoqués pour les propositions les plus controversées. De cette manière, la réduction de vitesse sur les autoroutes ne sera pas retenue, tout comme la révision du préambule de la Constitution. Toutefois, le Président de la République n’écarte pas la possibilité d’organiser un ou deux référendums sur la politique de lutte contre le réchauffement climatique.  

Si le contexte ne semble pas immédiatement favorable à une relance verte, il permet néanmoins de l’espérer et d’en concevoir les lignes plus précisemment. L’année 2020 sera, quoi qu’il arrive, un tournant politique majeur de l’histoire récente. 

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