Amérique Latine et coronavirus : les prémices d’une crise plus large ?

© Carolina Antunes/PR/flickr

Alors que l’épidémie et les mesures de confinement reculent progressivement en Europe, l’Amérique Latine devient le nouveau centre de propagation du Covid-19. Les conséquences économiques et politiques de cette contagion ébranlent actuellement le continent.

Selon le European Centre for Disease Prevention and Control (ECDC), le continent américain regroupe actuellement la moitié des personnes infectées (4 098 291) et des décès (212 399) dus au nouveau coronavirus.  Même si l’impact du virus sur les Etats-Unis est alarmant avec 2 163 290 cas pour 117 717 morts, c’est l’Amérique Latine qui est aujourd’hui l’épicentre de la pandémie. En tête le Brésil qui vient de dépasser le seuil du million de personnes contaminées, et dénombre plus de 49 000 victimes. Alors que l’organisation panaméricaine de santé (Paho) avait identifié le premier cas de Covid le 26 février 2020, soit un mois après l’Europe, le Brésil est aujourd’hui le troisième pays le plus endeuillé par la pandémie.

« Nous voyons le nombre de cas augmenter dans de nombreux pays sud-américains (…) mais clairement le plus affecté à ce stade est le Brésil. »

Michael Ryan, responsable des situations d’urgence de l’OMS. 

La progression du virus s’accélère également sur le territoire d’autres pays ses dernières semaines. C’est le cas notamment du Chili qui dénombre 220 628 cas et le Pérou avec 240 908 personnes infectées. Les pays d’Amérique centrale sont aussi fortement touchés comme le Mexique ou encore le Honduras.

Les projections de l’Université de Washington, basées sur le taux de transmission en Amérique latine, qui est de 2,8 personnes infectées pour chaque malade, sont préoccupantes. Le Brésil atteindrait les 125 000 décès d’ici le mois d’août, alors que le Pérou et le Chili dénombreraient 19 000 et 11 000 morts. Les scientifiques alertent cependant sur la minimisation de ces chiffres. En effet, peu de tests sont effectués dans cette région.

Seuls pays encore debout face à la pandémie dans la région : l’Uruguay et le Paraguay. Seulement 25 et 13 décès dus au virus, ces zones font figure d’havre de paix en Amérique.

«  En Uruguay, voilà des semaines que le gouvernement relance en partie les activités et renvoie progressivement les enfants à l’école, note le site hispanophone. Le taux de contagion est resté bas et le système de santé n’a jamais été menacé. »

BBC Mundo

D’après le conseil scientifique français le risque d’une seconde vague viendrait donc, aujourd’hui, de l’Amérique Latine.

Un continent divisé face à la crise sanitaire

Ces différences sont dues, notamment, à un manque de cohérence entre les décisions sanitaires prises par les différents gouvernements. Alors que l’Uruguay, l’Argentine, la Colombie ou encore le Pérou tentaient de contenir l’épidémie en instaurant très tôt des mesures de confinement, d’autres dirigeants comme Jair Bolsonaro au Brésil, Andrés Manuel López Obrador au Mexique, ou Daniel Ortega au Nicaragua, ont longtemps nié la gravité de la situation. Allant à l’encontre de toutes les recommandations scientifiques le président brésilien Jair Bolsonaro avait qualifié le Covid-19 de « petite grippe » tout en prenant des bains de foules, le président mexicain invitait ses habitants à sortir et les dirigeants du Nicaragua organisaient des fêtes publiques. Ces gouvernements ont choisi de faire primer l’économie sur la santé de sa population, en excluant toutes mesures de confinement.

Pour s’opposer à cette politique attentiste, certains gouverneurs, notamment de l’État de Sao Paulo au Brésil mais aussi de Michoacan et de Jalisco au Mexique, ont mis en place un confinement pour protéger leur population. Malgré ces mesures certains pays, comme le Pérou, n’ont pas pu empêcher leurs habitants d’aller travailler et d’accélérer la pandémie.

Les sud américains ont un autre facteur d’aggravation de la crise qui sont les fractures socio-économiques sur tout le continent. La difficulté d’accès aux soins ou encore les systèmes de santé défaillant sont des problèmes importants notamment au Chili ou au Pérou.

«  Les établissements de santé manquent d’équipements de biosécurité pour le personnel, de lits en réanimation, de respirateurs, d’oxygène, de tests, entre autres dispositifs et matériels médicaux.  »

Le gouvernement péruvien.

Enfin, la pandémie s’est accompagnée d’une résurgence de la dengue ; infection virale transmise par les moustiques. Selon l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), cette maladie en 2019 avait touché 3,1 millions de personnes et plus de 1 500 y ont succombé. Actuellement le nombre de cas explose au Paraguay et en Bolivie, pourtant épargnés par le coronavirus.

L’accentuation de crises économique et politique

Alors que les files d’attentes de la soupe populaire en Argentine s’allongent, et que les Colombiens nouent des chiffons rouges de la faim à leurs fenêtres, la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal) et l’Organisation internationale du travail (OIT) pensent que la contraction de l’économie dans cette zone sera de 5,3 % en 2020, soit la pire depuis 1930.

«  Les effets du Covid-19 vont engendrer la récession la plus grande qu’ait souffert la région depuis 1914 et 1930.  »

Alicia Barcena, secrétaire générale de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal),

Ces pays vont souffrir d’une baisse de la demande d’exportations de leurs principaux acheteurs ; les Etats-Unis et la Chine, qui vont eux aussi connaitre une récession de leur économie. De plus, le ralentissement du tourisme, la baisse du prix du pétrole et la réduction des revenus envoyés par les migrants à leurs familles vont porter un coup à l’économie de la région. Enfin, selon Carlos Malamud, chercheur principal au Real Instituto ElCano, plus de 40 % de la population en Amérique Latine vit de l’économie informelle fortement touchée par la pandémie.

Par conséquent, le chômage augmenterait de 8,1 % à 11,5 % et le taux de pauvreté engloberait 30 millions de personnes en plus selon un rapport de l’ONU, accentuant la colère sociale déjà présente dans le continent face aux inégalités grandissantes. Cette crise a notamment aggravé les conflits sociaux qui touchaient le Chili et la Colombie à la fin de l’année 2019.

L’instabilité politique, est aussi une thématique récurrente dans la région, qui a resurgi face aux problématiques sanitaires. Au Brésil, par exemple, alors que les soupçons de corruption se rapprochent du président brésilien Jair Bolsonaro, les demandes de destitutions se font de plus en plus nombreuses face à sa gestion de la pandémie. Celle-ci devrait aussi influencer certains scrutins reportés en raison de la crise ; les élections présidentielles boliviennes, réclamées pour mettre un terme au gouvernement par intérim qui dirige le pays depuis l’exil du président d’Evo Morales en 2006, et le referendum chilien sur la Constitution de Pinochet, dénoncé comme héritage économique et social de la dictature.

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