« Ultra Tape » – La machine à tristesse de Muddy Monk

Près d’un an et demi après son premier album Longue Ride, le prodige suisse revient avec Ultra Tape, un mini-disque fantomatique et radical où l’artiste expérimente les sons et les formes du désespoir entre nostalgie et futurisme.

Il y a des errances sonores qu’il est difficile d’oublier, puissantes de douceur et de vagues à l’âme où il fait bon se replonger quand la tendresse se fait rare, parmi-elles, Longue Ride, premier disque du chanteur fribourgeois Muddy Monk paru en 2018. Plus d’un ans après, Guillaume Dietrich de son vrai nom reprend ses machines et nous livre Ultra Tape, un EP ultra sensible et radical où le chanteur pousse l’expérimentation électronique encore plus loin pour conter le chaos du monde et du coeur.

Retour vers le futur

Grand adepte des expérimentations musicales et amoureux des machines, pour composer Ultra Tape Muddy Monk revient dans la ville de son coeur, Fribourg, et acquiert un nouvel objet électronique rétro du nom de Akai MG1214, vieil appareil à cassettes qui lui inspirera le nom de l’EP. Des sons qu’il va apprivoiser et expérimenter pour la création de son EP conçu comme une mini mixtape. Fasciné et inspiré par les sonorités vaporeuses des Cocteau Twins ou par l’univers intemporel de Sean Nicholas Savage, Muddy Monk s’éloigne de la synthwave assez épurée de son premier album pour s’aventurer et se perdre dans les territoires obscurs du son électronique. Quitte à y laisser des imperfections, il se jette à corps perdu dans ses machines, nous rappelant vaguement la démarche musicale folle d’artistes comme Flavien Berger ou encore Jacques. En résulte une ambiance générale planante et mélancolique perdue entre passé lointain et futur cosmique. C’est ce choc des temps et des espaces qui frappe à la première écoute du disque appuyé par les visuels presque apocalyptiques de Dexter Maurer qu’on retrouve derrière toute la partie graphique du projet. Une main humaine et une autre robotique qui se frôlent et fusionnent provoquant alors un court-circuit. Ce court-circuit, on semble d’ailleurs l’entendre en clôture de Tout Ça, comme pour prédire le beau chaos et la fin, le désespoir et sa lumière.

La lumière du désespoir

Dans ce mini-disque de cinq titres, Guillaume Dietrich nous offre un manifeste de la tristesse, douce, parfois amère, le désespoir de l’amour et celui d’un monde en déclin qui résonne étrangement en cette période. Dans Ultra Tape, la couleur du désespoir n’est pas le noir profond mais un rouge vif transperçant et lumineux qui éblouie. Dès le premier titre du disque Encore un peu, la voix feutrée et fragile qu’on connaît bien à l’artiste s’élance dans un cri du coeur qui résonne en écho pour chanter la fatalité de l’existence et les fracas du temps qui s’écroule. Mylenium, single le puissant du disque sorti quelques mois avant entraîne sur les ruines d’un amour, l’écriture se montre énigmatique, (Mais/ si ruisselle/ encore/ ton corps/ mon cœur/ alors / Je voudrais voir / un peu /ce qu’on avait là). Si les deux derniers titres Ternevent et Magnolia poussent le tragique à son paroxysme, c’est dans ceux-ci même que se cache le plus de lumière et d’espoir, comme s’il fallait connaître une grande tristesse pour pouvoir enfin commencer à vivre. C’est dans ce cycle libérateur en clair-obscur que se construit cette Ultra Tape. Une étreinte en l’air de quinze minutes qui nous ramène d’un long voyage du désespoir vers la résilience pour mieux se construire ou se reconstruire. Une tape rétro-futuriste qui nous montre que Muddy Monk excelle aussi bien dans la pop digitale (Longue Ride) que dans les divagations électroniques.

Pauline Pitrou

Lyon / Paris

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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