« Night Fever » de Belkacem Meziane – L’effervescence politique du disco

Crédits : Sylvester, All I Need, Megatone Records

Boule à facettes. 120 BPM. Déhanchements torrides incitant à l’amour libre et à l’égalité des droits. Voilà ce que nous raconte Night Fever – le dernier livre du journaliste et conférencier Belkacem Meziane – publié aux éditions Le Mot et le reste. À travers 100 hits qui ont fait le disco, l’auteur met en lumière stroboscopique la richesse d’un genre musical trop souvent sous-estimé.

En 1973, Earl Young crée le disco beat, structure rythmique solide – assurée par la batterie – permettant de supporter des lignes de basse funk et des envolées vocales inspirées des gospels et des negro spirituals. Le principe est génial : sur une mesure faite de quatre temps, la grosse caisse les marque tous, la caisse claire s’agite uniquement sur le deuxième et le quatrième et la cymbale charleston ouverte déstabilise l’ensemble en se posant sur les contre-temps. Propice aux performances chorégraphiques, le disco fait de nombreux adeptes et explose un an plus tard lorsque le magazine Billboard publie le tout premier top 10 des hits du genre. Dans les clubs, les gens se retrouvent, s’enlacent et partagent des idéaux progressistes encore bâillonnés par une société ultra-violente homophobe, raciste, sexiste.

Génération désabusée recherche paradis artificiel

Au début des années 70, les États-Unis peinent à sortir de la guerre du Vietnam et la ségrégation – bien qu’abolie légalement- fait encore rage dans les rues. Le chemin vers l’égalité demeure très long comme l’atteste l’assassinat des leaders de la lutte pour les droits civiques, Malcolm X et Martin Luther King. C’est donc dans un climat de crise qu’une génération de jeunes marginaux va se réfugier dans les paradis artificiels que représentent les discothèques. Si l’idée des textes disco est de célébrer les avancées existantes en matière de droits et de libertés, personne n’est dupe : en dehors des portes du club, la vie est dangereuse. A l’image de Tony Manero dans Saturday Night Fever, le weekend incarne cette courte période de répit que chérissaient de nombreux individus broyés par un système idéologique destructeur.

Cet aspect artificiel et euphorisant de la musique disco a vivement été critiquée par les défenseurs de la musique acoustique – plutôt conservateurs – déconcertés par la perte de leur monopole. En effet, toute l’intelligence du disco réside dans sa maîtrise parfaite de l’industrie du disque en pleine explosion économique. Belkacem Meziane détaille à quel point les rôles du producteur et de l’arrangeur sont centraux dans le circuit de production afin que le produit fini – le hit – soit parfait. Ainsi, les musiciens sont souvent des jazzmen aguerris capables d’enregistrer vite et bien lors des longues sessions en studio.

Prévu pour passer dans les clubs, le disco repose sur une figure emblématique à laquelle les adeptes vont s’identifier. Voilà pourquoi le genre ne serait rien sans les disco divas. Il suffit de penser à Donna Summer, Gloria Gaynor, Loleatta Holloway ou bien Grace Jones. Ces artistes délivraient des messages d’audace et de courage aux femmes qui les écoutaient. Par exemple, Young Heart Run Free de Candi Staton parle d’une femme qui réussit à s’échapper d’une relation conjugale violente et I Will Survive incarne aujourd’hui un véritable hymne glorifiant la résilience et l’indépendance.

« We should overcome »

Outre la musique, le disco c’est aussi un lieu : la discothèque. En effet, c’est ce lieu qui a permis à des communautés marginalisées, comme la communauté gay, de s’organiser dans la lutte pour leurs droits. Peu de temps avant l’explosion du genre, le 29 juin 1969, des policiers entament une descente violente dans le bar gay du Stonewall Inn de New-York. Pour la première fois, la foule ne se laisse pas faire et scande des phrases qui resteront gravées telles que « Gay Power » ou encore « We should overcome ». Par la suite, des clubs disco situés sur l’île new-yorkaise de Fire Island – comme le Ice Palace ou le Continental Bath – vont constituer des arènes d’échanges underground sécurisées permettant aux différentes communautés de se rassembler pour prendre plus de place dans l’espace public. Cette volonté d’en finir avec le silence imposée par une société conservatrice se retrouve dans les messages du disco. L’auteur mentionne, par exemple, le titre I Was Born This Way de Carl Bean qui clame haut et fort « I’m happy, I’m carefree, I’m gay » et se vend en millions d’exemplaires.

L’influence du septième art

Belkacem Meziane nous explique que plusieurs genres cinématographiques ont influencé le disco. Tout d’abord, l’aspect très érotique que l’on retrouve dans des titres tels que Love To Love You Baby de Donna Summer, More, More, More de The Andrea True Connection ou encore You Make Me fee (Mighty Real) de Sylvester font écho à la montée en puissance du cinéma érotique dans les années 70 comme l’atteste le succès du film Deep Throat sorti en 1972. L’érotisme prendra encore plus de place dans la high-nrg électrisante propice aux montées d’acides et enlacements frénétiques.

Dans un autre genre, le space disco fait référence aux grosses productions de science-fiction telles que Star Wars de George Lucas mais également Rencontre du troisième type de Steven Spielberg. Ces univers utopiques – succédant aux premiers pas sur la lune – se retrouvent dans les nappes sonores planantes permises par l’emploi des synthétiseurs et des vocoders dans la production des hits. S’il a été l’héritier direct du funk, le disco reste l’un des premiers genres musicaux à héberger des sonorités électroniques dont l’influence ira jusqu’à toucher certains artistes de la French Touch tels que Cassius, Air ou encore Daft Punk.

Disco is not dead

L’utopie disco prônant l’amour, la liberté et la tolérance s’est retrouvée réduite en cendres lors d’un match de baseball à Chicago en 1979. Connue sous le nom de Disco Demolition Night, cet événement organisé par les communautés conservatrices américaines a incité des centaines de personnes à détruire par le feu leurs vinyles disco. Plus qu’une réaction contre un genre musical, il s’agissait là d’une manifestation de haine homophobe et raciste se rapprochant des autodafés nazis.

Mais le disco n’est pas mort en 1979, il est juste retourné dans ses pénates underground. De nombreux revivals et hommages ont transpiré dans des productions musicales plus récentes. Comment ne pas voir la filiation directe entre I Was Born This Way et Born This Way de Lady Gaga ? Comment oublier le funk enivrant de Get Lucky des Daft Punk dont la ligne de basse est d’ailleurs jouée par le guitariste et producteur de Chic, Niles Rodger. Des artistes pop internationales telles que Madonna ou Kylie Minogue ont affirmé leur attachement au disco dans l’album Confessions on a dancefloor ou encore avec le titre Your Disco Needs You.

Le disco a donc su traverser les frontières notamment en Europe où il a incarné le rêve américain chez des artistes comme Giorgio Moroder, Cerrone et ABBA. Mais à bien des égards, il serait possible de percevoir cette évolution du disco européen comme une réappropriation culturelle par les communautés blanches bourgeoises d’une musique initialement issue des marges gays et afro-américaines. C’est pour cela que ce livre, Night Fever, est essentiel. Il met en avant l’importance et la richesse musicale de tous ces artistes qui ont façonné, créé et vendu le disco à la planète entière.


Night Fever – 100 hits qui ont fait le disco, de Belkacem Meziane – Le Mot et le reste / 20€

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.