« Morveuse » de Rebecca Rosen – Dérive psychédélique

© L'EMPLOYÉ DU MOI / Rebecca Rosen

© L’EMPLOYÉ DU MOI / Rebecca Rosen

L’auteure Rebecca Rosen signe une première bande-dessinée prometteuse : Morveuse. Cet ouvrage électrique raconte la longue descente aux enfers de Julia, jeune femme hantée par les fantômes de son passé. Retour sur une bande-dessinée déroutante où s’entrechoquent deuil, euthanasie, marginalité, maternité et militantisme. 

Julia a la fâcheuse manie de se curer le nez. Elle se gratte, s’écorche, ce qui l’empêche de trouver un travail ou encore de nouer des liens sociaux. Elle ne parvient pas à se débarrasser de cette mauvaise habitude, tout comme à surmonter le souvenir d’une mère culpabilisatrice qui la détruit à petit feu. Étudiante en Arts Plastiques à Bruxelles, Julia grave obsessionnellement l’essence de cette mère abusive, qui étrangle son enfant avec la ficelle d’un cerf-volant ou lui coupe les doigts lors d’un atelier cuisine. S’enterrant à mesure qu’elle grave, la jeune femme creuse sa propre tombe avec sa gouge, et s’enfonce dans son traumatisme, que son art, ses proches, son activisme politique et la drogue ne parviennent pas à lui faire oublier.

© L’EMPLOYÉ DU MOI / Rebecca Rosen

HAINE OU AIME ? 

La maternité est le thème central et complexe de Morveuse, comme le manifeste les alarmantes gravures de Julia qui viennent régulièrement entrecouper la narration. La jeune artiste apparaît éternellement tiraillée entre rancœurs amères et amour filial malgré tout incommensurable. Cet amour qui fait mal, avorté par une mort sur laquelle Julia n’a pas d’emprise, est symbolisé par un tatouage de cœur transpercé par un poignard qu’arbore une vierge à l’enfant vomissant. L’incompréhension et l’impuissance mènent Julia jusqu’à la folie mais caractérisent aussi le jeune chien qu’elle adopte avec sa compagne. Tout d’abord bébé chéri auquel on donne un nom, puis sur lequel pleuve les insultes, il est trimballé, délaissé, handicapant. Tout comme un enfant, le chien est un spectateur silencieux qui est accusé du pire et paye le prix fort du déchirement de ses « parents ».

« Ma pauvre chérie, tu ne m’échapperas jamais. Depuis que ton cœur bat, mon sang empoisonné a contaminé ton cerveau. T’es condamnée. » 

Propos tenus par la mère de Julia à celle-ci (Chapitre 2).

Morveuse dresse le portrait d’une Bruxelles morose et sans saveur à l’image de Julia : que les concerts, les actions militantes, les manifestations, la vie en squat, la drogue, le sexe, ne réveillent plus. La jeune femme erre sans conviction ni but dans la capitale, dans son couple, son appartement, sa communauté LGBT. Son activisme vindicatif ne lui sert que de prétexte pour crier sa souffrance suite au suicide médicalisée de sa mère. Julia s’adresse à une foule hermétique sans visage, qui ne voit dans sa détresse que de la dépravation. Le lecteur finit par se perdre peu à peu dans le regard décalé de l’héroïne : les temporalités hantées se brouillent, les plans se superposent, la cocaïne se confond avec les cendres, la drogue altère les sens, les objets se substituent les uns aux autres. Le spectateur ne fait bientôt plus qu’un avec la triste Julia, dont les visions grotesques donnent la nausée. 

© L’EMPLOYÉ DU MOI / Rebecca Rosen

HALLUCINATION VISUELLE

La force de Morveuse se trouve dans son esthétique singulière (couleurs percutantes et lignes douces) qui contrastent avec le ton satirique de l’intrigue. Ce code couleur acide a un rôle narratif original, puisque différenciant et distanciant les personnages en fonction de leur état d’esprit. Le lecteur voit à travers Julia les réelles intentions des personnages : un exécuteur testamentaire véreux se voit par exemple affublé d’une tête de chien. L’image est lucide, elle ne se borne pas à représenter ce que paraissent être les choses. Elle exprime clairement le désagrégement physique et psychologique de la jeune Julia, à travers par exemple le parallèle mordant entre un suicide médicalisé et une scène de concert.

© L’EMPLOYÉ DU MOI / Rebecca Rosen

Rosen nous offre une atmosphère infernale totale, où les chants et les protestations oppressantes se font entendre au-delà du papier. Réalité et hallucinations se confondent bientôt dans ce monde tant normé que surréaliste. L’intrigue se dessine en trois dimensions et s’affranchit des cases et des paroles, symbolisant l’implosion de Julia à venir. Morveuse redouble de symboles forts, tels celui récurrent du cercle, évoquant la position fœtale. La maltraitance subie par Julia se répète ainsi comme un mauvais rêve assourdissant, si bien que la jeune femme réitère ce qu’elle a tant redouté vivre. Les flashbacks, les rêves d’enfant et les angoisses s’imposent et s’entremêlent jusqu’au débordement ultime, pour le pire.

Rosen nous fait découvrir dans ses pages une morveuse piteuse et antipathique au mal-être communicatif tant le personnage principal est esquissé avec brio. Julia nous enferme et nous étouffe à ses côtés dans sa propre psychose, aussi colorée que nauséabonde. Comment la lecture de ce bijou littéraire sombre pourrait alors nous laisser de marbre ? 

ROSEN R., Morveuse, Tome 1 : L’employé du Moi, Éditions L’employé du Moi, Août 2019, 18 euros.

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