Re(Voir) – « Struggle : The Life and Lost Art of Szukalski », enquête sur un génie déchu

Slavery of Predators, Stanisław Szukalski, 1975. Source : © Archives Szukalski

Le duo père-fils DiCaprio produisait en 2018 un documentaire hommage à l’artiste polonais controversé Stanislaw Szukalski. Une véritable enquête cinématographique à (re)voir sur Netflix et à conseiller aux amateurs d’art underground, d’ésotérisme et d’Histoire de l’Europe contemporaine. 

Tout commence à la fin des années 1970 par un motif de serpent doré qui attire l’oeil du collectionneur Glenn Bray sur un livre d’art qui s’éternise chez un bouquiniste de Los Angeles. Tout finit par une rencontre, une amitié, un hommage cinématographique à l’artiste mégalomane à l’origine de cet énigmatique symbole, en réalité son propre nom stylisé : Stanisław Szukalski. Réalisé par Irek Dobrowolski, le documentaire Struggle retrace l’itinéraire atypique de la complicité qui lie ces deux hommes et nous mène peu à peu à comprendre qui a été et est le troublant et charismatique Szukalski. Pourquoi son nom est aujourd’hui oublié et surtout comment en est-il venu à habiter incognito avec son épouse Joann, un modeste pavillon de la cité des anges. 

Sous les yeux du spectateur s’esquisse le portrait d’un autodidacte dont l’œuvre, l’histoire personnelle autant que les idées traversent et reflètent les événements survenus dans l’Europe du XXième siècle, meurtrie par des idéologies totalitaristes. Szukalski, de sa naissance en 1893 à sa mort en 1987, contribue sans cesse à l’histoire autant que l’histoire le façonne. Il accompagne au long de sa vie les plus grands, comme l’iconique scénariste de l’âge d’or hollywoodien Ben Echt et participe à ce qui devient légende, comme en faisant partie du mouvement de la Chicago Renaissance et en élaborant les décors du film mythique King Kong (1933).

Re Mussolini, Stanisław Szukalski, 1932.
Source : © Archives Szukalski

Cette fresque documentaire dépeint aussi l’ambiguïté de cette personnalité subversive au passé obscur. Les multiples facettes de Szukalski se dévoilent peu à peu, faisant de lui le créateur d’un emblème néo-nazi qu’il condamne, un nationaliste polonais adulé sans patrie, un ancien activiste antisémite traumatisé par ses propres paroles. Son art impressionnant et engagé évoque ainsi autant ces aspirations que ses rédemptions. Par un corps musclé et élancé avec la commande de Mussolini Remussolini (1932) qui rappelle l’œuvre de propagande soviétique L’ouvrier et la Kolkhozienne (1937) de Moukhina ; ou encore plus tardivement par un message universel de paix en représentant le sort tragique des victimes de guerre avec Katyn (1979). Sa plastique singulière et ses motivations manifestent d’une volonté de créer un sentiment d’identité collective fort, de fédérer les peuples en leur sein et entre eux.

“J’ai mis Rodin dans l’une de mes poches, Michel Ange dans l’autre et j’ai marché vers le soleil”

Propos de Szukalski rapportés par Ben Hecht, A Child of the Century, Simon and Schuster, New York, 1954, p. 242.

Struggle est également une rare occasion de découvrir les silhouettes torturées, fortes et souples des personnages qui peuplent l’imaginaire nostalgique et futuriste de Szukalski. Cet artiste à l’aura mystique dessine les traits tant impassibles qu’expressifs de héros païens et de créatures hybrides en s’inspirant des vestiges matériels de la civilisation précolombienne ou encore celtique. Cet intérêt pour un passé qu’il fantasme et idéalise se matérialise par son faramineux travail de recherche anthropologique, la pseudo-scientifique théorie du zermatisme, qui vise à retrouver l’origine de l’Humanité grâce aux motifs artistiques utilisés à travers le temps. Il mêle ainsi au sein de ses créations ésotérisme, religion, Histoire, dressant tantôt hommes-cathédrales, tantôt femmes-symboles. 

D’après la gravure Copernic, Stanisław Szukalski, 1971.
Source :© Archives Szukalski, 2019.

Struggle constitue un documentaire à l’intrigue saisissante et articulé à la manière d’un Memento, reconstruisant la narration au fur et à mesure des découvertes des auteurs concernant l’identité de Szukalski. Le film alterne habilement sauts dans le temps, images d’archives, gros plans animés des sculptures sinueuses de Szukalski et entrevues avec ces proches, artistes de la sphère des underground comix nord-américaine comme George DiCaprio et Robert Williams. Comment ne pas vous encourager alors à voir et revoir cette production hollywoodienne étonnante pour en apprendre plus sur une figure artistique emblématique oubliée qui a déferlé tant de haine et de passion ?

Bande-Annonce officielle de « Struggle : The Life and Lost Art of Szukalski »
Credits : © Netflix
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