(Re)Voir – Happy End, une cruelle histoire sans fin

Pour Happy End, Michael Haneke réunit ses ingrédients habituels. Dans une ambiance glaciale, une famille se décompose. Technologie, non-dits, idées noires. Tout est là et pourtant ça ne prend pas.

Les Laurent, riche famille à la tête d’une entreprise de BTP, sont réunis à Calais chez Georges, un vieil homme aigri que ses proches ne comprennent plus. Son fils Thomas (Mathieu Kassovitz), un jeune chirurgien, y amène Eve, son aînée dont il n’avait pas la garde jusqu’à ce que son ex-femme se retrouve à l’hôpital. Anne (Isabelle Huppert), sa sœur, assure la gestion de l’entreprise et tente de former son fils Pierre (Franz Rogowski) au métier, malgré ses névroses.

Haneke en boucle

Michael Haneke n’en avait pas fini avec Amour et ses thématiques. L’existence ennuyeuse d’une famille bourgeoise qui tourne à vide. Georges (Jean-Louis Trintignant) est désormais veuf. L’ennui et la solitude sont tels qu’il ne rêve que de se supprimer. Ses tentatives sont chaque fois des échecs cuisants. La famille est choquée mais ne comprend pas, ne cherche pas à comprendre. Des proches ont rarement paru plus distants. Gangrenés par les non-dits, les Laurent n’ont rien d’une famille. Une timide complicité s’instaure avec Eve, la jeune fille qu’il n’a que très peu vue. Compagnons de mal-être, tous deux se reconnaissent dans le décalage qui les sépare de leurs proches.

Jean-Louis Trintignant dans Happy End / Les films du Losange

Le cinéaste l’admet lui-même, il écrit sur ce qu’il connaît. Les rapports familiaux tendus (Benny’s Videos, 71 fragments d’une chronologie du hasard…), les fantasmes sexuels inavouables (La pianiste), la technologie (Funny Games, Benny’s Videos…) et la vieillesse (Amour…). Revisiter des thèmes, pourquoi pas ? Mais la réussite n’est pas au rendez-vous, la faute à une narration enlisée dans ses propres détails. Indéniablement, on retrouve la subtilité qui fait la force de Haneke ; en témoigne cette sortie d’école où le conflit devant un centre de formation se produit dans l’indifférence générale, à commencer par celle de Thomas et sa fille. Les inégalités sociales sont partout dans Calais, nulle part dans la vie de la famille Laurent. Comme toujours la violence est omniprésente mais invisible. Pourtant, le film est à l’image de la situation qu’il représente : quelque chose sonne faux.

Des grands noms qui bavardent

Le casting est royal. On est d’ailleurs très loin de la révolution. On retrouve une Isabelle Huppert en bourgeoise éloquente, froide et un Jean-Louis Trintignant en vieillard cynique, résolu à en finir. À leurs côtés, Mathieu Kassovitz campe un personnage policé, pour ne pas dire terne qui inhibe des désirs inavouables. Père médiocre et un mari infidèle, difficile de s’attacher au jeune chirurgien. L’excellent comédien britannique Toby Jones donne la réplique à Huppert dans un rôle relativement oubliable. D’autres noms s’ajoutent à la liste : la jeune Fantine Harduin indéchiffrable et subtile, l’impétueux Franz Rogowski, dégoûté des faux-semblants ou encore Nabiha Akkari, prise à partie dans la mascarade.

Isabelle Huppert dans Happy end / Les films du Losange

Beaucoup de visages familiers en somme et presque autant de nationalités. La frustration qu’a provoqué le film à sa sortie doit probablement beaucoup à ce casting inexploité. Si la retenue a du bon, elle ne fonctionne qu’en lien à une ambiance, dans le but d’atteindre un climax que le film ne trouve jamais vraiment. Le problème, c’est que Happy End semble ne pas démarrer. Et si quand Toby Jones regarde la télévision, il fait face à la caméra, le spectateur de l’autre côté détourne parfois les yeux, par lassitude.

Les écrans pour minimiser la violence

La violence est cachée une fois encore. Happy End est un film exigeant, pluriel et cruel. S’il a l’apparence d’un recyclage du cinéma de Haneke, le long-métrage pousse plus loin certaines de ses pistes passées. Caméras de surveillance, téléphone, télévision, Michael Haneke met encore une fois la technologie à contribution. Mais les écrans servent un but différent cette fois. Tantôt ils rendent au réel l’intérêt dont il semble dépourvu, tantôt ils amenuisent sa violence, comme en témoigne la scène finale. La déconnexion est un refuge car les écrans sont un stimulus sans fin.

Si Haneke multiplie les points de vue et les perspectives, tout semble très restreint, étouffant. Le bord de mer est une vaine promesse d’évasion. La réalité est terne, injuste et sans issue. En refusant d’accompagner l’intrigue de musique, sinon celle qu’écoutent ses personnages, le réalisateur autrichien propose encore un récit brut. Le problème est que le manque de consistance de ses héros est saisissant. Tous tendent à se ressembler. Un choix, si c’en est un, qui demeure questionable. En condamnant ses protagonistes à la frustration, Haneke aura peut-être été plus cruel encore avec son public.

Happy End est disponible en replay sur Arte du 20 au 26 mai 2020.

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